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Réveil Communiste

Matérialisme historique, article de Gilles Questiaux, partie 4

16 Mars 2008 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate

partie 2reveilcommuniste.over-blog.fr/article-17291454.html
partie 3reveilcommuniste.over-blog.fr/article-17510058.html

h) Le matérialisme dialectique est-il une théorie scientifique?

 

         Sans prétendre fournir une réponse approfondie, quelques idées:

 

         Une science (ou théorie scientifique) se constitue historiquement. Un enchainement de mythes, qui sont des récits qui veulent expliquer les choses par leur origine, voire directement par leur génération sur le modèle de la génération humaine, passe le relai à un système de concept cohérent, qui acquiert une sorte de dignité éternelle. Les lois de la mécanique de Newton paraissent ordonner enfin le chaos des sphères célestes. On peut suivre cette transition du mythe à la science dans l’analyse structuralo-marxiste des mythes grecs de Jean Pierre Vernant, Mythes et pensée chez les Grecs.

         La première science dans l’histoire à s’être ainsi posée en soi-même est la géométrie euclidienne, mais le passage historique de l’idéologie (religion et mythe) à la science est mieux documenté pour l’apparition de la physique, avec la révolution de Galilée à Newton.

         Une science nouvelle devient adulte à ces conditions: Il faut qu’elle définisse son objet, son champ d’application, ses méthodes, et qu’elle obtienne des découvertes, des résultats expérimentaux reproductibles.

         Parfois, selon la terminologie de Thomas Kuhn, elle change mystérieusement de “paradigme”, c’est à dire à la fois de programme de recherche, de langage, de pratique, mais elle reste une science. Elle n’involuera jamais plus pour retourner au stade du mythe (en tout cas cela ne s’est jamais encore produit, sauf peut être lors des décadences du monde antique , puis de la civilisation islamique)..

 

         J’ajoute pour ma part un non dit évident, même s’il s’agit là d’une revendication barbare, c’est qu’on peut attendre de la science qu’elle dise le vrai sur ses objets, pas sur tout, mais au moins sur ses objets.

         L’histoire est elle dans le champ scientifique ainsi délimité? A l’amont de la production historique oui: il existe une méthode positive d’exploitation des archives et des documents de toute nature, qui est enseignée à l’école des Chartes, puis par les historiens dits positivistes qui codifient définitivement les méthodes et le territoire de l’histoire universitaire à la fin du XIXème siècle. Mais l’histoire scientifique n’est pas la production et la lecture d’un texte historique déjà là, qu’il suffirait d’exhumer et/ou de reconstituer, ce n’est pas une archéologie. C’est la découverte dérangeante que fait tout étudiant en histoire, que le si le passé existe, l’histoire n’existe pas encore, il faut l’écrire! Et Jacques Rancière se cogne à cette réalité surprenante pour lui, dans les Mots de l’Histoire, en 1992.

 

L’histoire comme activité expérimentale, autrement dit ce qui s’appelle d’habitude la politique, ne connaît que des situations uniques. En ce sens les expériences reproductibles, sont les révolutions.

 

         Le matérialisme historique d’Althusser c’est la science de l’histoire enfin fondée en référence aux critères de la scientificité sophistiquée des théories épistémologiques du XXème siècle (épistémologie française de Bachelard plutôt que l’autrichienne de Lakatos et de Popper). “Le marxisme n’est pas un historicisme”. Mais Althusser se refuse à suivre le philosophe italien Coletti dans sa démarche “historiciste antihumaniste” qui envisage l’histoire comme la science par excellence, comme une suite d’expérience que l’humanité fait sur elle même et dont les théories adéquates sont les protocoles. On doit se demander ici: Le critère de la pratique politique est il inférieur à celui de la pratique théorique, du jugement du savant compétent? Il faut citer ici une observation intéressante de Karl Popper, philosophe des sciences, croisé anticommuniste de la guerre froide , mais pas dépourvu de dialectique: il définit une théorie scientifique non comme susceptible d’accéder au vrai par de bons critères, mais paradoxalement comme falsifiable par une expérience, et donc la preuve du caractère non scientifique du matérialisme historique était pour lui l’impossibilité de le réfuter dans une expérience (exprimé autrement, c’est proche de cette idée: ce qui explique tout n’explique rien). Or si l’on considère l’histoire de l’URSS dans son ensemble de 1917 à 1991, on peut l’envisager comme une expérience sans précédent de l’humanité sur elle même, et dont l’échec valide à posteriori le caractère scientifique.

 

         En tout cas le caractère scientifique d’une théorie ne provient pas exclusivement de son contenu plus ou moins bien validé par l’expérience, mais aussi de la démarche scientifique, à laquelle Staline ferme la porte en pratique. Il dit: “la science de l’histoire peut devenir science aussi exacte que la biologie, par exemple faire servir les lois du développement social à des applications pratiques”, et au même moment il fait arrêter et exécuter les généticiens soviétiques au nom de la théorie de préconçue du biologiste Lyssenko. Il faut opposer à cette assurance fondée sur l’effet de vérité de la science, la réflexion désabusée mais combative de Lukacs, philosophe marxiste à l’origine d’un courant de pensée dissident, qui faisant son autocritique ne conservait qu’une seule chose de son ancienne philosophie; la remarque que “si l’on supposait, même sans l’admettre que la recherche contemporaine ait prouvé l’inexactitude “de fait” de toutes les affirmations particulières de Marx, un marxiste orthodoxe sérieux pourrait reconnaître sans condition tous ces nouveaux résultats(....) l’orthodoxie en matière de marxisme se réfère exclusivement à la méthode”. Il parle de la méthode dialectique. Il faut remarquer que c’est le Lukacs “stalinien” de 1967 qui revendique et qui assume son orthodoxie et non le “gauchiste “ idéaliste des années 1920 qui s’exprime ainsi. Je ne saurais pas trancher, entre Lukacs et Althusser. Mais au critère de la survie individuelle en milieu hostile, c’est le hongrois qui est le plus fort.


2        Qu’est ce que ce concept, dans une ou plusieurs de ses acceptions peut nous apporter pour comprendre l’histoire?

 

a) A quoi sert l’histoire?

 
         Quelques réponses possibles :
 

         a) Elle ordonne le chaos des faits et des événements en série de cause à effet, et permet aux acteurs de l’histoire présente ou future de prévoir ou d’anticiper. C’est au fond l’expérience thésaurisée dans le passé sur laquelle sont construites la politique et l’économie.

         Sur cette base, elle sert d’éducation, elle fournit des modèles de conduite, de stratégies. A la fin, l’histoire vise à tout embrasser, à devenir le creuser de toutes les disciplines humaines.

 

         b) elle sert à justifier des prétentions de toutes nature: dynastiques, nationales, ethniques, diplomatiques, culturelles. Elle sert à l’éducation civique des masses et aujourd’hui on lui fait de nouveau servir à construire l’identité des groupes humains.

 

         Le matérialisme historique s’adapte parfaitement à ces fonctions; en effet:

 

         Il donne une théorie générale, vague mais féconde pour orienter la recherche historique,

         Il justifie les prétentions du prolétariat et permet de prévoir sa victoire définitive.

         Il fournit aussi un programme éducatif, une manière de construire le récit historique comme épopée de l’émancipation de l’humanité opprimée.

         Enfin il constitue de l’identité internationaliste des communistes. C’est grâce à l’effet unificateur de cette théorie que le XXème siècle s’est joué “pour” ou “contre” le communisme.

 

b) L’histoire marxiste

 

         Une différence à creuser: l’histoire marxiste n’est pas identique au matérialisme historique, car le fait que l’histoire soit utile à différentes fins (ce qui explique la demande sociale pour ce savoir, et les dépenses énormes qui y sont affectées) n’a pas grand chose à voir, au moins à première vue avec le statut scientifique de l’histoire; en tant que science, respect des faits et problématisation, vérification, etc... L’histoire ne crée pas, elle trouve, ce qui signifie qu’elle ne trouve pas toujours ce que son auteur voudrait bien trouver.

 

         L’indépendance de la recherche est un mythe professionnel des chercheurs. Mais sans ce mythe, ils ne peuvent même pas chercher. Les historiens marxistes sont obligés de considérer leur propre marxisme comme une hypothèse, en droit, équivalente à d’autres, et non comme un postulat indiscutable. Là où c’était le cas (bloc de l’est) l’histoire marxiste a finit par dépérir et à s’embourber dans les marécages de la mémoire identitaire.

         En réalité la prise de parti joue son rôle et on peut très bien expliquer toute “l’histoire de l’histoire” au XXème siècle comme la prise de parti pour ou contre le communisme. Mais au moment de la production historique, il faut faire “comme-si” on était au dessus de la mêlée.

 

         L’histoire marxiste pour exister, au moins dans les pays capitalistes doit s’introduire dans le milieu de l’histoire universitaire, ouvrir une tête de pont sur ce territoire ennemi. L’histoire est coûteuse, lourde, et lente dans ses résultats. Sans l’Université, et l’État qui en garantit l’autonomie au moins formelle, il n’y a, matériellement parlant, pas d’histoire du tout. Tout au plus des mémoires, ou des analyses émanant des acteurs, comme Thucydide, le fondateur du récit historique rationnel. Marx et Lénine sont des représentants éminents de cette histoire “à l’antique”, à la Jules César, écrite par ceux qui la font.

 

         Mais dans l’université, il faut comme dans la politique entretenir des alliances. L’histoire marxiste n’a donc pu se développer dans les universités françaises, anglaises, italiennes, qu’en formant des sortes de “fronts populaires” avec des historiens doté de présupposés matérialistes au moins dans leur champ professionnel, les plus marquant étant les historiens économiques anglais marqués par les doctrines économiques de Keynes, et les chercheurs français de l’école fondée en 1929 par Lucien Fèbvre et Marc Bloch, de l’école des Annales. La revue britannique Past and Présent étant fondée après la guerre par un noyau brillant d’historiens membres du PC britannique dont Richard Hobsbawm et Edward Thompson.

 

         Donc il fallait s’allier avec des chercheurs prêts à travailler sur les objets nouveaux, fruit du déplacement révolutionnaire de l’histoire opéré par le surgisssemnt dans l’histoire du prolétariat, que l’on peut dater exactement de 1848, ces objets sont les classes populaires et opprimées, les populations, l’économie, les luttes ouvrières, les structures sociales, la mentalité collective, et cela avec des méthodes quantitatives.

Travailler et retravailler l’histoire en minimisant le rôle des individualités historiques, du récit des événements, mais aussi celui des révolutions et sa profusion anecdotique

 
 

c) le matérialisme historique est-il une hypothèse historique? Ou: L’histoire de la révolution produit une révolution en histoire

 
        

         Quelle est sa valeur heuristique pour un historien? En quoi le marxisme est il un apport à la connaissance historique? Pour des marxistes et pour des non marxistes?

 

         D’abord le contenu (le développement décrit par Staline) n’est pas définitif, l’enchaînement des modes de production peut être très différent que celui du schéma canonique. Une importante discussion, liée au développement de la Révolution en Chine, a tenté de préciser (non sans arrière-pensées tactiques étrangères au champ de l’historiographie proprement dite) ce que Marx avait nommé “mode de production asiatique”.

 

         Par ailleurs, la relation entre les trois instances de la réalité sociale définies par le marxisme (base économique, rapports de production, idéologie) peut varier considérablement d’un auteur à l’autre même si on reste dans l’orthodoxie.

 

         Althusser et Gramsci proposent d’autres articulations que celles qui sont codifiées par Staline, le premier, on l’a vu, soumettant la dialectique à la surdétermination d’autres causes qui font de chaque situation historique et nationale un cas particulier, le second mettant l’accent sur les questions du “troisième niveau”, l’idéologie: il fait de la conquête de l’hégémonie idéologique le centre de la stratégie, et sa conception de l’histoire fait donc de l’idéologie le lieu décisif.

 

         L’importance de la révolution d’Octobre est relativisée aujourd’hui, et ce n’est pas un hasard si on la déqualifie en coup d’état. Comme quoi il n’y pas qu’en URSS que l’on révise les faits historiques selon les besoin de la conjoncture politique. Mais il ne fait aucun doute que 1917 est une date historique au moins pour les sciences historiques! Un “changement de paradigme” a eu lieu, qui est en fait un changement du rapport de force dans le champ de la culture! Vers 1917, comme par hasard, une part dynamique de l’histoire-science se fait marxiste, directement, ou encore plus, indirectement, elle choisit de répondre aux questions marxistes, voir de les combattre sur le terrain des marxistes: base économique, luttes de classes.

 

         Ainsi Marc Bloch dans les années 1930 étudie précisément ce que Marx appelle une “formation sociale” définie de bas en haut par sa base matérielle, ses rapports de production, son idéologie (Dans la société féodale). Curieusement, cet universitaire profond et déjà célèbre évoluera de manière à vivre la cohérence théorico-pratique, comme l’aurait fait un communiste, et déjà âgé franchira la frontière entre l’histoire universitaire et l’histoire vécue et mourra assassiné par les Allemands pour sa participation à la Résistance.

 

         Donc l’histoire conquérante, l’histoire totale rêvée par Marc Bloch et ses amis n’est pas marxiste, mais se développe dans un champ matérialiste qui est incontestablement créé par ce que j’appellerai la “situation d’Octobre”. C’est ainsi que l’on se met en route pour comprendre les développement de l’histoire économique, (reconstitution des courbes de prix et donc de l’histoire des crises économique loin dans le passé jusqu’au alentours de 1600 par Labrousse! que l’on déterre des événements, niés ou ignorés par l’histoire bourgeoise (La Grande Peur, la révolution paysanne de 1789, retrouvée par Georges Lefèbvre, 1934), qui redécouvre la formidable révolution paysanne qui avait été dissimulée par le psychodrame de la nuit du 4 août).

 

Il s’agit bien en effet de ce “continent histoire” ouvert par Marx.

 

Ces historiens inventent la longue durée (Braudel), rejettent la biographie avec le mythe du grand homme. Après l’histoire économique et sociale, c’est dans les années 1960 le développement de l’histoire des mentalités comme histoire de la culture populaire (avec Michel Vovelle). Donc, appliquant le programme de Staline, ils font l’histoire des peuples, l’histoire des conditions matérielles et économiques, même si leur but est réactionnaire, comme quand François Furet veut dissoudre l’événement historique gênant, en l’occurrence la révolution française, dans le chaos des “fureurs “ populaires, inchangées depuis le Moyen Age.

 

Et significativement, ce dynamisme s’essouffle et se dissipe depuis la fin des années 1980.

 

Il faut ici conclure en matérialiste.Faire de l’histoire est un investissement considérable, dont on attend en retour de la production idéologique (même si ce n’est pas en général à la manière grossière et inefficace de la loi Douste Blazy). Et cela explique pourquoi le matérialisme dialectique n’influence directement l’histoire universitaire qu’après l’avènement du socialisme en Russie. C’est normal. Le socialisme devient une option de carrière universitaire, ou même davantage, si le “communisme” triomphait. Ce n’est pas un reproche; on ne peut pas faire de la recherche historique en amateur, et la “carrière” en ce qu’elle signifie que le chercheur se met en réseau est la condition du triomphe de la science.

 

d) Les historiens marxistes sont utiles

 

L’histoire marxiste se heurte à quelques difficultés dans son développement. Le produit historique est livré sous la forme du récit, même si la Nouvelle histoire dont on vient de parler y substitue pour partie la description sur le modèle de la géographie scientifique et littéraire de Vidal de la Blâche. Or Le matérialisme historique secrète une certaine monotonie, et un paysage déprimant: toujours la lutte des classes! Et les classes populaires entraînées dans les révolutions sont immanquablement vaincues. Mêmes causes, mêmes effets! Cette analyse peut aboutir à des paradoxes absurdes. La bourgeoisie ne cesse de “monter” depuis les pharaons! Les pauvres sont toujours de plus en plus pauvres! comment font ils? Un académisme de l’annonce de l’imminence d’une révolution toujours reportée se développait paresseusement dans l’ambiance post-soixante-huitarde.

 

         Mais cette monotonie est un fait de la réalité, un fait désolant de l’histoire réelle: les humbles, les pauvres, les femmes n’ont pas encore d’histoire, ou plutôt leur histoire n’est que celle de leur répression, ou de leur résistance au changement qu’on cherche toujours à leur imposer, et c’est justement cela, l’histoire immobile que retrouvent les historiens des mentalités ou les démographes. Pierre Goubert (historien du XVIIème français) a éclairci le mystère des pauvres de plus en plus pauvres: les pauvres meurent, voilà tout. Il a constaté la corrélation entre la courbe des prix du pain et la courbe de mortalité dans la France de Louis XIV. Les prolétaires se renouvellent par le haut (par le déclassement des cadets, des infortunés et des bâtards des classes supérieures et sont éliminés par la surmortalité chronique qui les touche. Les statistiques ne voient rien, puisque les morts, on ne les compte plus!

 

         Une des tentative courante d’interprétation marxiste consiste à traduire les conflits religieux dont les poubelles de l’histoire sont pleines en manifestation de conflits de classe; Engels est le pionnier de ce genre d’interprétation, dans la Guerre des Paysans en Allemagne, qui analyse un épisode important de la Réforme protestante qui se produisit en1525, Engels “lit” dans la révolte paysanne un premier stade de la lutte des classes qui se rejoue sur le plan politique et laïc dans l’Allemagne de 1848. Il compare aussi la montée du socialisme en Allemagne à la fin du siècle à l’expansion du christianisme dans l’empire romain (caractérisé pour les besoins de la cause comme mouvement révolutionnaire). Cette réduction n’explique pas les faits de manière entièrement satisfaisante mais elle fait mal là où il faut, elle ravale à l’humain les prétentions surhumaines des religieux. Thomas Münzer, le réformateur protestant qui veut installer le royaume de dieu sur terre en abolissant les différences de classe est il un avatar de Marx parut trois siècles trop tôt?

         En tout cas, l’intérêt des brochures d’Engels est bien d’obliger les historiens et sociologues des religions à se poser la question “mais qui est vraiment Luther, ou Thomas Münzer”, et non les voir comme les modèles primitifs et de toute éternité intelligibles et transparents du pasteur protestant plus ou moins intégriste qu’ils peuvent rencontrer parmi leurs contemporains.

         En cela le matérialisme historique est une théorie de l’inconscient, comme celle de Freud, avec tout le scandale que cela implique, “ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience”. Avec le danger aussi de ce genre de théorie: Pour Staline, c’est aussi le prétexte théorique pour la négation de la liberté de conscience (puisque de toute façon, ça n’existe pas).

 

         La réactualisation du passé fait de l’histoire un terrain de lutte, un front de la lutte des classes dans la théorie pour parler un peu pompeusement.

         Par exhumation de conflits de classe refoulés par l’histoire officielle, et ignorés par l’histoire universitaire, par exemple, l’historien soviétique Boris Porchnev, et les révoltes populaires en France au XVII siècle. Lutte des classes? Impensable dans une société d’ordre décrète Alain Mousnier! L’interprétation de l’histoire du passé devient alors dans la forme de la polémique scientifique un épisode de la lutte actuelle. Car le mythe de la France classique joue encore un rôle central dans l’idéologie des classes dominantes françaises vers 1960.

         Hobsbawm et sa théorie du “rebelle primitif”, qui conceptualise le phénomène incompris mais presque universel du banditisme social, qui le réinterprète en terme de lutte de classes, et le replace dans un stade chronologique de la modernisation des sociétés dominées d’Europe de Sud et d’Amérique latine.

         Même si le “rebelle primitif” se range souvent, comme les Vendéens, dans le mauvais camp de l’histoire politique, les paysans millénaristes de Canudos en 1897, Lampiao et les Cangaceiros reprennent leur place dans l’histoire réelle du Brésil révolutionnaire bourgeois positiviste, républicain et implacable pour les opprimés.

 

         Autre exemple de lutte des classes dans la théorie des historiens: la controverse sur le niveau de vie en Angleterre au XIXème siècle, et le livre de Thompson sur la formation de la classe ouvrière anglaise. Les historiens bourgeois anglais, suivant le conseil de Von Hayek veulent absolument prouver que les prémices économiques et sociales du Capital sont fausses, sachant bien que cette critique est plus grave que celle des erreurs de prédictions, qui après tout peuvent facilement s’expliquer par la réaction de la bourgeoisie à la menace ouvrière, dont le marxisme est un des éléments. Donc vers 1950, sous l’impulsion de Friedrich Von Hayek, on veut montrer que les ouvriers anglais de la révolution industrielle de 1780 à 1850 ont cru que leur niveau de vie se dégradait, mais qu’ils se sont trompés. Thompson en réponse, construit un tableau magistral de toute une classe dans tous ses aspects matériels et idéologiques, sur quarante ans, ramenant au jour cette période où l’Angleterre a bien failli jouer le même rôle que la Russie au XXème siècle. Avant que le peuple anglais soit, comme le montre Lénine, corrompu par l’impérialisme.

 

g) l’histoire, hors des frontières du matérialisme dialectique

 

         Dans les territoires balisés de l’histoire marxiste, on peut chercher et trouver autre chose, et même le contraire du matérialisme historique: l’histoire immobile (évolution personnelle de Le Roy Ladurie), ou l’histoire naturelle (histoire du climat).

 

         Le matérialisme historique postule l’unité de l’histoire humaine et malgré reculs et contradictions un progrès à terme quantitatif et qualitatif. En ce sens il ne peut pas suivre l’évolution communautariste, des cultural studies.

 

         Dans l’intérêt des chercheur et du public pour l’histoire il y a aussi autre chose que la science: la curiosité fondamentale pour ce qui est imaginé comme absolument différent; irréductible à nos catégories, que l’on veut faire reémerger du passé. Pour cela il faut essayer de faire abstraction de la suite: ce qui a finit par avoir lieu n’est pas forcément le juge de ce qui a précédé; sinon l’histoire n’est que la vision des vainqueurs (cf Nathan Wachtel, qui étudie le souvenir de la conquête du Pérou chez les vaincus, les Indiens)

         Braudel explore le passé comme un continent, dans sa structure propre, irréductible ou indépendante d’un destin, et ce faisant ne pouvons nous pas y trouver d’autres trésors que ce que nous y avons mis nous mêmes?

 

         On rejoint là le thème althussérien de la surdétermination; mais on le déborde. L’histoire n’est pas “que” l’espace ouvert par les deux dialectiques entrelacées que nous avons définies dans la partie précédente. En ce sens les recherches de Michel Foucault, pour critiquable que soit l’idée de bâtir une politique sur ses bases ont ceci de salutaire, elles indiquent avec l’exclusion, la limite du théorique de la prétention au savoir qui se développe de façon si impériale dans le texte de Staline. L’histoire est plein d’exclus qui n’ont pas leur place même à titre de précurseurs incompris du mouvement historique. Pleine d’un mauvais coté qui ne se développe pas.

 

         Lorsque Marx écrit que l’humanité ne se pose des questions que quand elle peut les résoudre, il est bien difficile de le suivre dans cette certitude. L’imagination, et sa fécondité réside parfois dans les questions impossibles ou absurdes. Le romancier Robert Musil essaye d’imaginer dans l’Homme sans qualité, qui est aussi un tableau historique de l’Autriche en 1913 un “homme du possible” qui tente de transférer dans l’histoire les qualités dialectiques du savant moderne, expérimentateur, exact, sans préjugé. Sans voir que son entreprise utopique est justement celle des bolcheviks, qu'elle ne peut être que celle là.

lien vers la suite

http://reveilcommuniste.over-blog.fr/article-17995970.html

 



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