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Réveil Communiste

Matérialisme historique, partie 3 de l'article de Gilles Questiaux

9 Mars 2008 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate

 

c) Qu’est ce que ça signifie? Commençons par la lutte des classes comme moteur de l’histoire

 

         La proposition du Manifeste est matérialiste;

 

         C’est à dire qu’elle explique le « supérieur » de l’ordre de l’idéal, des valeurs esthétiques et morales, par l’inférieur, la nécessité matérielle de produire et de reproduire le corps, le corps de l’individu comme le corps social (Auguste Comte donne cette excellente définition de l’épistémologie matérialiste).

 

         La lutte des classes est un conflit sur la distribution de richesses, un conflit concret et matériel; on y trouve tous les sens du terme matérialiste. L’évidence aveuglante de la matérialité de l’homme, qui est fait de ce qu’il mange ; et la “bassesse” d’une lutte pour la survie, qui est placé à l’oméga du système de valeur renversé par l’idéologie des classes qui ne travaillent pas. En ce sens le marxisme est tout aussi “révolutionnaire” et scandaleux, dans l’histoire des idées, que la théorie de Freud. La sexualité est aussi un aspect de la matérialité, de la bassesse et de l’animalité humaine que refoulent les constructions idéalistes.

 

         Cette phrase est aussi matérialiste du point de vue de la méthode spontanée des sciences: en effet le mouvement historique est, comme la matière pour le physicien, un donné antérieur à l’acte de recherche que le chercheur individuel ou collectif doit découvrir, et non inventer, créer, à la manière d’un Dieu (ou, en histoire, d’un “grand homme”, tel Napoléon).

 

         Remarque philosophique en passant: le matérialisme historique forme un système cohérent avec la philosophie que l’on peut reconstituer à partir des écrits de Marx, le matérialisme dialectique, mais il peut exister sans lui; ce qui permet des alliances et des adhésions de gens qui souscrivent à d’autres philosophies que le matérialisme dialectique. Un catholique sud-américain peut très bien adhérer au matérialisme historique sans contradiction (ainsi le prêtre Camillo Torrès, un des fondateurs des FARC).

 

         Cette philosophie trouve à s’appliquer immédiatement, cependant. La proposition du Manifeste n’est pas que matérialiste, elle est dialectique, c’est à dire qu’elle s’élève à la connaissance du passage de l’être dans le devenir. C’est plus scandaleux pour la pensée bourgeoise, qui a besoin de croire en la stabilité de son patrimoine, que le matérialisme qui est aussi une tendance radicale de sa pensée.

        Une connaissance dialectique place à la base de la connaissance historique non l’équilibre, le stable, les décrets éternels de la providence, la nature humaine, “l’homme,” mais la lutte sans cesse recommencée des exploités pour survivre face à la pression des extracteurs de plus-value, et pour reconquérir leur bien volé. Elle est dialectique aussi parce qu’elle historicise, relativise à l’histoire, les données apparemment éternelles des situations économiques et sociales et par exemple les lois de la science économique sont démasquées comme lois du mode de production capitaliste et non pas comme le prétend l'économie idéologique bourgeoise des lois de la production en général (comme par exemple la main invisible du marché d’Adam Smith).

 

         Ce serait bien , en effet! de pouvoir ainsi balayer du revers de la main tous les discours d’experts qui quotidiennement justifient le capitalisme au nom de ces lois! Mais il ne faut pas exagérer cet avantage théorique, en effet comme le capitalisme n’a pas encore été dépassé, les lois économiques du capitalisme, s’il y en a, non plus.

 

         Le matérialisme historique s’appuie sur le matérialisme dialectique.

 

         Le matérialisme dialectique contient une logique qui suppose que les contradictions sont réelles, et donc matérielles, et non des effets de la faiblesse de l’entendement ou de la perception humaines, et le matérialisme historique affirme que des contradictions réelles expliquent le mouvement historique. La conception de la réalité des contradictions dans l’être lui même (et non simplement dans la pensée ou entre les diverses pensées qui pensent l’être) remonte à Héraclite, philosophe grec présocratique, du cinquième siècle avant Jésus Christ qui disait: “on ne se baigne jamais dans le même fleuve”.

         La contradiction réelle principale dans l’histoire, son énergie et son moteur est celle de la lutte des classes. En cela le matérialisme historique est corrélatif de la notion de prolétariat révolutionnaire qui pratique la lutte des classe de manière consciente. Ce n’est pas Marx qui invente le concept de lutte des classes, c’est le socialiste utopique et planificateur Saint Simon, et ce concept n’est nullement récusé par les contemporains bourgeois, tel Tocqueville (même si l’historiographie conservatrice tente, dès le milieu du XIXème siècle, de le tordre dans le sens d’une lutte des races). Ce n’est pas Marx donc qui découvre le nouveau groupe social qui entre dans l’histoire des pays les plus avancés au début du XIXème siècle, le prolétariat, bien sûr pas lui non plus qui envisage pour la première fois l’histoire comme une émancipation progressive, ni comme un progrès dialectique, par négations de la négation, vers le couronnement de la Raison.

 

         Quelle est la culture historiographique de Marx en 1847

Hegel, mais aussi des historiens bourgeois: Guizot, Augustin Thierry...et Hegel.

         Pour Hegel, l’histoire est le développement de la raison, l’État bourgeois (en fait l’État bureaucratique prussien vers 1800) son couronnement, mais il fournit le scénario d’un enchaînement dialectique d’époques qui se suppriment successivement par le jeu de leurs contradictions internes. Marx et Engels conservent cet aspect de l’hégélianisme, sans y inclure le but spirituel que Hegel assignait à l’histoire : incarner l’Esprit absolu dans un État, « fin de l’histoire » dans tous les sens du terme.

 

         La lutte des classes est une découverte de l’historiographie bourgeoise qui cherche à comprendre les révolutions bourgeoises, de 1640 en Angletere à 1789 en France,  et elle cherche à conjurer les classes dangereuses qui la pratiquent par la fabrication de l’identité ethnique. La noblesse réagit à la menace de la bourgeoisie qui veut la supplanter en inventant la lutte des races dont le précurseur est le marquis de Boulainvillier expliquant la Révolution française comme une revanche des vaincus opposant les Gaulois aux Francs. Le racisme est dès l'origine la théorie alternative aux théories révolutionnaires du milieu du XIXème siècle qui revendiquent l’émancipation du prolétariat, et son but est d’expliquer les contradictions réelles de la société par l’effet d’un fauteur de mal extérieur (l’étranger, et de plus en plus souvent après 1850, les juifs), et de résoudre ces contradictions par l’exploitation des “races inférieures”, pour rétablir l’unité du peuple. (Aldous Huxley en écrit au XXème siècle l’antiutopie dans Le Meilleur des Mondes).

 

         Les relations entre concepts de classe et de nation sont complexes. L'internationalisme n’est pas un mondialisme, car l’enjeu de la lutte du prolétariat dans chaque pays est le renversement de sa bourgeoisie nationale, la prise du pouvoir politique dans le cadre national, le moyen stratégique étant l’alliance entre les différents prolétariats nationaux. La lutte des classes peut avoir l’effet paradoxal d’intégrer le prolétariat à la nation, voire d’en expulser la bourgeoisie (Résistance et collaboration)

 

d) Est ce vrai-1?

 
         Deux remarques d’abord:
 

         a) Pour un dialecticien, influencé par Hegel, et même matérialiste, il est tout à fait concevable que le faux soit un moment du vrai. A garder en mémoire lorsque l’on pense à la valeur universelle des principes d’explication : “toute l’histoire...”

 

         b) Gramsci a remarqué et justifié le fait que la propagande n’est pas soumise aux mêmes critères que la discussion académique: imaginons; un libéral très habile avec une rhétorique bien huilée, opposé à un militant communiste ouvrier, sans formation universitaire, dans un de ces pseudo débats à armes égales dont le spectacle démocratique raffole. Le vainqueur n’est pas celui qui dit la vérité, mais celui qui l’emporte dans un duel de communication. Pour cela le militant doit s’appuyer sur des procédés “dialectique” au sens péjoratif du terme, sur des procédés d’avocat, de publicitaire, car il s’expose sinon à être troublé par les arguments habiles de l’adversaire. Sa seule défense est de se souvenir qu’il a été auparavant, convaincu rationnellement lors de sa découverte de la théorie juste, même s’il ne parvient pas à réfuter tout de suite les sophismes bourgeois....

 

         Le matérialisme historique est donc aussi une arme de communication; elle dit: “nous avons la vérité de par ce que nous sommes, et vous êtes dans l’erreur et le mensonge de par ce que vous êtes”.

 

         C’est puissant, et tout le travail de Marx est là pour étayer cet effet de vérité. Et comme toute arme puissante, c’est aussi dangereux pour ceux qui l’emploient. Car la réalité des contradictions de la base matérielle signifie que la vérité qui découle d’une analyse juste n’est que momentanée... plus profondément fluente que la simple adéquation aux circonstances.

 

         Une objection de bon sens s’impose alors. Il se trouve dans l’histoire une multitude de faits qui ne sont pas réductibles, voire qui n’ont absolument aucun rapport avec la lutte des classes! Ainsi parle un actuel “général” des jésuites latino- américains cité par Lucien Sève dans Introduction à la philosophie marxiste. Un adversaire contemporain de Marx considère de même que sa théorie est bonne pour la société capitaliste avec ses bourgeois et ses prolétaires, mais pas pour l’Antiquité, ère de la politique, ou le Moyen Age ère du catholicisme. Marx répond: “ce qui est indubitable c’est que l’antiquité n’a pas pu vivre de la politique et le Moyen Age du catholicisme”. On voit là de nouveau le coté subversif du “matérialisme”, la subversion rabelaisienne figurée dans Pantagruel par la révolte de l'estomac contre la tête. En fait même si cette explication matérialiste paraît réductrice, elle peut expliquer de façon convaincante, sans doute pas “tous” mais un nombre considérable de phénomènes historiques.

 

         Comment entendre cette totalité? Entendre : « toute l’histoire peut se comprendre à partir de ce principe », et non, « il ne s’est jamais produit dans l’histoire humaine que des luttes de classes », ce qui serait facile à contredire, en produisant un contre-exemple. C’est plutôt un éclairage total qu’une définition d’essence. Ce n’est pas parce que l’art, la religion, la politique, la nation doivent se comprendre de manière démystifiée qu’elles perdent leur spécificité, ni même leur histoire spéciale. Mais le principe de leur transformation leur est extérieur. Ce sont des “modes” au sens trivial du terme, et des “modes” au sens philosophique (modifications) d’une autre existence.

Autre paradoxe, paradoxe dialectique à la manière hégelienne pour le coup, la lutte est le mouvement même mais la lutte des classe paraît dans le marxisme en quelque sorte immuable, elle existe éternellement depuis les débuts de l’histoire. Peut être peut on répondre ceci; la lutte a toujours existé au principe des sociétés, mais la lutte des classes révolutionnaire est récente, ce n’est qu’avec l’unification du capital que cette lutte devient une guerre où le prolétariat peut gagner, et non un carnaval violent, une saison où les esclaves dominent leurs maîtres avant d’être exterminés à leur tour ou soumis à nouveau.

 

         Quoi qu’il en soit de la pertinence historique de la thèses marxiste sur le rôle historique universel de la lutte des classes, une énorme quantité de recherche et de récit historiques ont pu être élaborés par la recherche universitaire ou militante. Mais la lutte des classes n’est pas pour les chercheurs révolutionnaires un secret de polichinelle à retrouver sous le paravent idéologique, elle est surtout une clef méthodologique, pour créer de nouveaux objets historiques que nous verrons plus loin.

 

         e) Voyons maintenant le deuxième principe explicatif, la dialectique des modes de productions historiques: en utilisant Staline dans Matérialisme historique et matérialisme dialectique, comme fil conducteur

 

         JS: “l’histoire du développement de la société est, avant tout, l’histoire du développement de la production, l’histoire des modes production qui se succèdent à travers les siècles, l’histoire du développement des forces productives et des rapports de production entre les hommes, par conséquent l’histoire du développement social est en même temps l’histoire des producteurs des biens matériels, l’histoire des masses laborieuses qui sont les forces fondamentales du processus de production et produisent les biens matériels nécessaires à l’existence de la société.”

 

        “la science historique doit  s’occuper avant tout de l’histoire des producteurs des bien matériels de l’histoire des masses laborieuses, de l’histoire des peuples”

 

         Staline décrit ensuite l’engendrement successif de cinq modes de production qui paraissent comme des civilisations définies par leur technologie, où les forces productives entrent en contradiction avec les rapports de production (rapports sociaux), contradiction qui est résolue par le passage révolutionnaire de la société à un niveau supérieur.

 

         Ce sont les modes de production du communisme primitif, antique, féodal, bourgeois et socialiste, auquel on peut ajouter chez Marx un mode de production asiatique. C’est de l’histoire à grands traits, dont le couronnement final est la société socialiste où les contradictions entre forces productives et rapports de production sont définitivement résolues.

 

         A l’époque où Staline écrivait ce texte, une des preuves invoquées à l’appui du matérialisme historique était la suivante: l’URSS socialiste échappait à la crise de 1929, cette incroyable destruction de forces productives, qui prouvait que la société capitaliste devait fatalement être remplacée par le socialisme, qu’elle contenait d’ailleurs déjà en germe sous la forme des trusts monopolistiques qu’il suffirait de nationaliser.

 

f) Est ce vrai-2?

 

         Je vous rassurerai (ou vous décevrai) tout de suite: Non ! Staline écrit ce texte au moment des purges de 1937/38 qui ont causé 700 000 exécutions arbitraires, d’après Moshé Lewin dans Le Siècle soviétique, et huit ans après la collectivisation forcée, incroyable destruction de forces productives, en l’occurrence les hommes eux mêmes, les paysans russes et ukrainiens. Si la société soviétique a échappé à certaines contradictions du capitalisme, elle s’est débattues dans d’autres, du même ordre de grandeur.

 

         De plus il est possible de caractériser la période stalinienne comme celle où les gouvernements socialistes ne respectent pas leur propre légalité, ce qui signifie qu’ils n’ont pas réussi à construire (pas encore?) une formation sociale stable, dont le droit, dans la superstructure, est une partie nécessaire. (Parenthèse : la dictature du prolétariat effective n’est pas “démocratique” comme l’envisageait Lénine, elle est un régime d’exception, un État policier. Ce qui signifie, indépendamment du jugement moral que provoque un tel État, qu’il est resté au milieu du gué dans une phase transitoire, et qu’il n’a pas réussi à stabiliser le nouveau mode de production socialiste en faisant l’économie de la répression. la répression est la vérité de n’importe quel système juridique, mais l’usage économique ou non qu’il en fait est en définitive la preuve de sa force et de sa maturité.)

 

Staline fait partie des théoriciens révolutionnaire rendus compétents par la lutte et plus encore par l’exercice du pouvoir mais contrairement à Lénine ou à Mao, il n’exprime pas dans ses livres sa pratique historique, il la dissimule dans les généralités de l’histoire universelle. Dans sa version stalinienne le matérialisme historique est réductible à une esquisse d’histoire universelle, remarquablement claire, mais assez schématique, où les contradictions curieusement s’abolissent une fois passée la révolution prolétarienne. Faute de pouvoir les abolir vraiment, le parti stalinien abolit la possibilité de les exprimer, d’où la “glaciation” qui a terrifié les observateurs intellectuels contemporain des procès de Moscou.

 

g) Comment Marx et les marxistes relient-ils ces deux principes qui pris isolément semblent chacun propre à expliquer intégralement le mouvement historique?

 

         Marx lui même ne les lie pas explicitement, même si les althussériens pensent pouvoir reconstituer un système cohérent de concepts scientifiques, différent de la dialectique des textes canoniques, en décortiquent le Capital.

 

         Staline, lui, soumet la lutte des classes au développement des modes de production.

 

         La question de la cohérence générale du marxisme en fait ne se pose pas historiquement avant qu’apparaisse un marxisme universitaire compétent, en France après 1945 surtout.  Auparavant les théoriciens marxistes de premier plan étaient tous des révolutionnaires, des hommes d’action qui avaient assez peu de temps pour explorer à fond l’abstraction, bonne ou mauvaise. Marx, Engels, Rosa Luxembourg, Lénine, Lukacs, Staline, Gramsci, Mao, ces philosophes sont des dirigeants politiques et des drapeaux. Enfin vinrent Henri Lefèbvre, Louis Althusser, Michel Clouscard! Des professionnels de la “pratique théorique”.

 

         Avant de voir ce qu’ils disent, on peut proposer à ce point une synthèse provisoire qui se passe de travail théorique approfondi et qui peut s’exprimer ainsi. Je comprends ainsi le sens de “toute”,(toute la lutte des classes) “toute” signifie probablement que la lutte des classes, ou la dialectique des modes de production explique intégralement ou plutôt traduit intégralement (des origines à la fin) l’histoire d’un certain angle de vue historiographique, ou dans un certain contexte; pour les articuler entre eux il faut faire une distinction catégorielle comme le faisait Aristote. Pour ce philosophe inépuisable, pour lequel Marx professait une grande admiration on peut envisager l’être “en tant que”, à partir d’une catégorie: (ex: le lieu, la finalité, la cause, etc).

 

         Alors: à partir de la catégorie de la politique la lutte des classes est le moteur universel de l’histoire politique, de ce que les historiens modernes du vingtième caractérisent comme le temps court de l’événement, et aussi le temps projectif des sciences politiques. C’est en terme marxiste, le moteur de l’histoire des superstructures, le déclencheur souvent maquillé par l’idéologie, des événements.

        A partir de la catégorie de l’économie, la dialectique des modes de production explique “en dernière analyse” d’après Engels à la fin de sa vie, le développement historique de l’économie, c’est à dire le temps long. Ils construisent les conditions de possibilité des événements. Le temps long est celui que préfèrent au XXème siècle les historiens universitaires, notamment les historiens français de l’école des Annales lorsqu’ils s’attaquent au territoire ouvert par la conception marxiste et stalinienne de l’histoire (voir plus haut). Certains sont marxistes (Georges Lefèbvre, Labrousse, Vovelle, Vidal, Duby, d’autres évoluent vers le conservatisme (Le Roy Ladurie) mais leur champ d’étude principal, l’histoire économique et sociale, l’usage de méthodes quantitatives, et leur rejet de l’élément au profit de la structure les inscrivent largement dans une idée de l’histoire qui est celle de Staline (et qui partage avec elle le refoulement technocratique de la politique et du récit).

 
         Des synthèses plus savantes:
 

         Suivons un moment Lucien Sève: En sachant que l’économie, dans une perspective matérialiste explique le reste, il demeure vrai que la décision, la victoire, la pratique est au contraire politique. Ce n’est pas la réforme économique (comme le veulent Owen et les socialistes utopistes de la première moitié du XIXème siècle) qui va supprimer le capitalisme en quelque sorte à coté de lui, mais la dictature du prolétariat, donc la lutte politique. On ne peut pas construire le socialisme “à coté” du capitalisme, sinon il aurait été bâtit dans l’Ouest américain, à Nouvelle Harmonie, ou en Icarie. Les difficultés de cette thèse sont grandes: en effet, où se trouvait donc l’URSS? à coté du capitalisme? En lui?

 

         Le matérialisme historique n’est pas selon Lucien Sève, l’histoire elle même. Il entretient le même rapport à celle ci que le matérialisme entretient avec les sciences. C’est donc une philosophie de l’histoire, ce qui pose aux marxistes un problème de cohérence: Marx dans les thèses sur Feuerbach déclare expressément que le temps de la philosophie est terminé, « il n’est plus temps de décrire le monde il faut le transformer ». Et de fait, bien qu’on parle beaucoup de philosophie marxiste, chez Sève ou chez Althusser, Marx lui-même n’a pas écrit une ligne de philosophie après l’abandon aux souris du manuscrit de l’Idéologie Allemande, qui ne fut édité qu’au vingtième siècle, à Moscou.

 

         Malgré cela, le matérialisme historique serait une théorie non pour étudier l’histoire, pour pratiquer la recherche, mais une espèce de grille philosophique pour en interpréter correctement les résultats accumulés. Pour Althusser au contraire, Marx a “ouvert le continent histoire” à la science; on y reviendra pour voir si c’est vrai, et comment. Pour Althusser il faut apprendre à lire le Capital. Le Capital est-il une synthèse de fait? Une production, la première, du matérialisme historique, qui est parvenu à la suite d’une coupure épistémologique avec le discours idéologique, au statut de science? Une maturation qui transforme l’histoire comme Lavoisier transforme la Chimie, comme Galilée transforme la physique?

         Il faut remarquer l’ambiguïté quant au statut scientifique du matérialisme historique : il semble être à la fois la science de l’histoire et le contenu de cette science, le développement historique. Althusser y voit une grossière erreur: “le concept de chien n’aboie pas”. Mais l’histoire a une histoire, et l’histoire de l’histoire semble souvent l’histoire elle même (voir tous les enjeux de la mémoire). Ceci, évidement ne clôt pas le débat.

 

         Si on suit l’analyse d’Althusser er de ses disciples (en particulier avec Balibar) la science de l’histoire est exposée dans le Capital, Livre 1, publié en 1867, on y voit comment l’humanité se structure en classes dans le processus de développement de la division du travail qui conditionne celui des modes de production. Les classes sont aussi des forces productives, et leur lutte aussi des rapports de production. Ce ne sont pas deux logiques différentes dans l’ordre d’un récit, mais un système de concepts inséparables et contemporain. Althusser (dans son article Contradiction et surdétermination) observe avec raison que la dialectique marxiste n’est pas du tout comme celle qui fonctionne chez Hegel un développement interne, comme la germination d’une graine, comme si le capitalisme informationnel existait à l’état de germe, ou de code génétique, dans la société paléolithique des chasseurs cueilleurs! Pour que fonctionne la dialectique marxiste (mais est ce vraiment une dialectique alors?), il faut penser l’histoire comme un procès sans sujet (sujets comme « l’homme », « l’humanité », etc). où les trois instances qui constituent chaque formation sociale se développent de manière séparée, suivant leur rythme propre, avec des interactions et des surdéterminations (on pourrait essayer de figurer cela comme des ondes de longueurs différentes, qui se développent dans le vide, et qui interfèrent entre elles pour créer des formes, sans besoin de la substance d’un éther, d’un milieu). Althusser remarque que Lénine, suivant les remarques de Marx sur la situation de la Russie au XIXème siècle, accélère la marche de la révolution malgré l’arriération du pays, saute l’étape de la révolution bourgeoise au grand scandale des marxistes orthodoxes de la deuxième internationale qui attendent tranquillement le triomphe électoral dont ils seront frustrés par le déclenchement de la Guerre de 1914. Althusser propose de considérer le cas de l'analyse léniniste comme exemplaire et non pas exceptionnel, et de penser chaque situation historique de chaque formation sociale particulière comme toujours surdéterminées (par “l’arriération” ou autre chose), donc toujours particulière. Paradoxe des idées d’Althusser : alors qu’il considère que le marxisme opère le passage de l’histoire de l’idéologie à la science, sur le modèle de Galilée libérant la physique de l’emprise de la métaphysique, sa conception de la dialectique oblige à considérer davantage le matérialisme historique “appliqué” dans la lutte politique et sociale comme un art politique plutôt qu’une science. La conséquence de ce point de vue, c’est aussi de rendre le MH très différent selon qu’il regarde derrière (science de l’histoire, ou devant; science politique). Les idées de LA sont appréciées des historiens (Vovelle), et moins des dirigeants politiques (Marchais).

         Il y a des surdéterminations idéologiques, des va-et-vient de détermination entre superstructure et base économique, il y a un entrelacement d’enchaînements dialectiques qui explique la riche complexité des situations historiques, et l’extrême fécondité du marxisme en histoire. Althusser plaît aux historiens marxistes plus que Staline, même s’ils appliquent son programme de recherche. S’il s’agissait simplement de plaquer le schéma de Staline sur toutes les situations, ça ne servirait pas à grand choses pour la recherche historique, ça la rendrait même impossible! Mais c’est bel et bien pour les historiens des Annales (Bloch, Lucien Fèvre, Braudel), ce que le philosphe des sciences Lakatos appelle un “programme de recherche”. Les vraies sciences se définissant par leur programme de recherche.

La suite : reveilcommuniste.over-blog.fr/article-17742417.html

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