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Réveil Communiste

Mikhaïl Bakhtine, critique, linguiste, historien et philosophe soviétique, 2

2 Septembre 2009 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate

le début ...reveilcommuniste.over-blog.fr/article-16250346.html


La Renaissance est une période historique très consciente de soi, et particulièrement en France en 1520-1530 quand les nouveautés déferlent d’Italie. Elle vit et proclame “l’adieu aux ténèbres gothiques”. Mikhaïl Bakhtine prend résolument parti pour cette interprétation progressiste de la Renaissance, qui pour lui paraît non seulement un mouvement d’érudits et d’humanistes liés aux princes, mais aussi contrairement à ce qu’on dit aujourd’hui, l’expression d’un courant culturel populaire: Cette culture populaire qui s’exprime dans Rabelais, à travers lui, est “neuve” aussi, non par ses thèmes mais par son assurance, sa curiosité, son irrespect, son désir de subversion. Cette période précise est une faille entre deux mondes répressif; celui dit du “gothique” et celui du Concile de Trente, les mondes du baroque et du classicisme.

Parlons un peu de la “grande question historiographique”, le débat unilatéral entre Lucien Fèvre, l’un des historiens les plus importants et novateurs de l’école des Annales, et l’éditeur de Rabelais, Abel Lefranc, qu’il attaque brutalement (non sans mépris) en 1942. Lucien Fèbvre publie cette année là La religion de Rabelais et le problème de l’incroyance au XVIème siècle. Il pense y montrer que Rabelais ne pouvait avoir que la religion de son époque (la religion catholique). Il faudrait savoir  lire sans anachronisme avec les yeux de 1532. Abel Lefranc se tromperait en plaquant sur Rabelais
des idées athées rationalistes et abstraites. On peut noter tout de suite qu’il existe des athées avérés à cette époque comme le philosophe padouan Pomponazzi, ou son disciple Étienne Dolet, ami de Rabelais et plus tard brûlé comme hérétique. Pourquoi pas Rabelais? Mais ce qui est vrai c’est que Lucien Fèbvre pointe des anachronismes dans l’interprétation de Rabelais comme athée dans l’acception contemporaine du terme. Bakhtine remarque que le pape pas toujours tolérant de la nouvelle histoire ignore totalement la culture comique et populaire du XVIème siècle et prend ses références uniquement dans la culture savante. Et dans son ouvrage il n’y a qu’une seule mention du mot “carnaval”! De quelle manière doit-on écrire l’histoire (voir Lucien)?

Bakhtine s’appuie aussi sur la littérature des ‘cris de Paris “ pour restituer le langage du fond du texte rabelaisien (il existe sur le langage de la rue des documents nombreux qui s’échelonnent du XIII au XVIème siècle), et sur la Satire Ménippée de la fin du siècle écrite par les protestants contre la Ligue. Et sur Goethe, sa description du carnaval dans son Voyage en Italie (1788). Et sur une analyse digressive d’Adam de la Halle  dans le jeu de la feuillée, début du XIIIème: L’action se passe durant la nuit du premier mai (on voit que ça aussi ça vient de loin !), à Arras dont Adam le trouvère est natif, avec des personnages réels, des contemporains dont les travers et les ridicules sont dénoncés et publiés avec la licence que donne le carnaval (le premier mai est un autre de ces temps “carnavalesque” qui se bousculent tous le long de l’année au Moyen Age..), la nuit du premier mai on peut considérer le monde sans peur et sans piété, l'esprit médiéval se dévoile plus matérialiste, plus corporel, plus humain, et plus joyeux. Pendant le sommeil du moine aviné qui dort sur scène, surviennent l’armée d’Arlequin, puis les fées. Mais c’est un spectacle participatif, sans rampe. L’absence de rampe est caractéristique de toute forme de spectacle populaire. La vérité utopique est jouée dans la vie même. Le Jeu de la feuillée doit se comprendre par rapport aux diableries, c’est à dire aux incartades autorisées plus ou moins par la tradition aux “diables “ c’est à dire aux masques des diables des mystères, avant leur représentation. Les expressions qui contiennent le mot “diable” en français se réfèrent presque toutes en fait aux acteurs des mystères travestis en diables (faire le diable à quatre, pauvre diable, etc).

Rabelais utilise le système de la fête populaire pour attaquer celui du siècle gothique, ses dogmes, ses mystères, etc, et en se plaçant à l’abri de la licence carnavalesque il évite l’essentiel des persécutions. Il est à noter que cette licence diminuera nettement après lui. Mais quand on compare son sort à celui d’Étienne Dolet qui en a dit beaucoup moins que lui mais sur le mode sérieux, on ne peut qu’être frappé par la différence.

La liberté est le contenu même du “parler hardi” populaire. Mais une liberté aux prolongements inquiétants. Bakhtine s’engage dans une comparaison curieuse avec les hommes d’Ivan le terrible qui répandaient la terreur en Russie à la fin du XVIème siècle, les membres de l’opritchina, dont les comportement auraient eu une sorte de composante carnavalesque. Or Ivan, par le film d’Eisenstein, est devenu en URSS une sorte d’homologon de Staline. Quoiqu’il faille en penser, cela signifie qu’il n’y a aucun sens à faire de Bakhtine un dissident a postériori.


Pour Bakhtine la pensée de la Renaissance recherche la réalité nouvelle au delà de l’horizon apparent de la conception dominante, elle recherche les antipodes! Un prédécesseur de Rabelais sur cette route est Bocacce, pour qui la Peste noire de 1348 crée les conditions d‘une libération du récit et des mœurs, crée les conditions de la franchise, car les juges ont fuit les tribunaux pour sauver leur vie.


Bakhtine le dit fort bien lui même : « La Renaissance est en quelque sorte la carnavalisation directe de la conscience, de la conception du monde et de la littérature. Le carnaval affranchissait la conscience de l’emprise de la philosophie officielle permettant de jeter un regard neuf sur le monde, dénué de peur et de piété, parfaitement critique mais positif et non nihiliste car il découvrait le principe matériel et généreux du monde le devenir et le changement, la force irrésistible et le triomphe éternel du nouveau, l’immortalité du peuple. Par ses formes et ses images, par son système abstrait de pensée la culture officielle du Moyen Age tendait à inculquer la conviction diamétralement opposée en l’intangibilité et l’immobilité du régime et de la vérité établis et en la pérennité et l’immutabilité de l’ordre existant. »

Plus tard, sous l’emprise de la culture bourgeoise, la notion de fête n’a fait que se rétrécir et se dénaturer. On peut préférer lire cet extrait à double sens, comme une charge contre l’ambiance culturelle et intellectuelle sous Staline,  mais même si c’est sans doute le cas, Bakhtine n’en demeure pas moins un critique radical de l’idéologie bourgeoise. Son itinéraire intellectuel n’est pas sans évoquer ceux de Lukacs ou de Benjamin, qui comme lui sont des adeptes de la philosophie idéaliste allemande qui se sont ralliés au matérialisme historique.

Bakhtine relie le matérialisme populaire et le matérialisme scientifique moderne, il rétablit leur continuité démocratique. Dans le système d’image du peuple laborieux les images du banquet sont universelles, elles figurent la victoire sur le monde hostile, sur le mode de la consommation d’une partie de ce monde arrachée par le travail, en commun et en public, festin qui exprime une vérité entièrement libre et matérialiste. 


La Cène de Cyprien est une adaptation bouffonne de l’histoire sainte, une parodie ecclésiastique très osée qui remonte au haut Moyen Âge, un prolongement parodique des homélies de Zénon de Vérone qui avait regroupé des morceaux choisis de tous les banquets et des fêtes des Saintes Écritures. La Cène représente un divertissement subversif qui a put être considéré comme un jeu mnémotechnique ou présenté à contresens comme une mise en garde contre les excès de table. Mais qui est aussi un surgissement de culture populaire dans le langage de la religion officielle. A la Renaissance, ensuite, la tendance à l’abondance qui constitue le fondement de l’image du banquet populaire se heurte et s’enchevêtre contradictoirement avec la cupidité et l’égoïsme individuels et de classe. Ainsi Gros guillaume (si gros qu’il a deux ceintures, une sous les mamelles et une à la taille ce qui le fait ressembler à un tonneau), devient en s’assagissant, le personnage de Dickens, Mister Pickwick.


Cet esprit de subversion s’exprime dans le banquet durant tous le Moyen Age. Il faut noter que la célébration de Gaster par Rabelais, qui attribue à l’estomac tous les arts, les sciences, tous le progrès peut passer pour une anticipation bouffonne du matérialisme historique! Le sens de cette pochade est en effet exactement le même que la philosophie de l’histoire présentée dans le Manifeste! Gaster en effet incarne les besoins matériels d’une collectivité humaine organisée, son “ventre” qui étudie le monde pour le vaincre et le soumettre.

Rabelais est matérialiste, à la nuance près qu’il ne prend la matière que sous forme corporelle, dans son caractère corporel créateur et historique. Et en relation perpétuelle avec le monde. Ce n’est pas la matière de la physique du XIXème siècle telle que la considère Engels. Mais il est  matérialiste par rapport à Denys l’aréopagite qui a influencé la science des clercs, Érigène, Thomas d’Aquin, Albert le Grand, qui déploie un cosmogonie et un tableau social diamétralement opposé à celui de Rabelais, un monde hiérarchique, un mélange de néoplatonisme et de christianisme triste.

 

Telle est la dialectique de Rabelais: sa négation est une inversion, un rabaissement ou une déformation, ou un traitement linguistique par la grossièreté. La catégorie de l’envers remplace celle du néant. Thélème est une abbaye à l’envers. Noter l’existence au Moyen Age d’une hérésie pour rire, celle de “nemo” ou Nemo qui signifie “personne (ne peut)” devient un nom propre qui  forcément peut tout ce qui est interdit aux autres. Les ennemis de Rabelais, les agélastes, “ceux qui ne rient pas”, prennent au mot l’existence de cette secte pour rire.

Au cours de la Renaissance, la lutte est serrée entre le mot populaire à double ton (injure-louange) et le style officiel des classes dominantes où le double ton est impossible dans la mesure où des frontières fermes et stables sont tracées entre tous les phénomènes. Rabelais est un témoin, un acteur, un moment de cette lutte, son langage est proche de celui de François Villon (qu’il met en scène dans le Quart Livre), mais un Villon expurgé du sentiment tragique médiéval de son pessimisme.

 


Tous les classiques de la littérature universelle sont les biens du peuple, mais Rabelais est un des rares auteurs classiques qui se tient aux cotés du peuple dans la longue lutte qu'il mène contre les clerc pour acquérir le droit à l'histoire et à la parole.


GQ, 2007

 



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gilles questiaux 05/09/2009 00:31

On utilise Bakhtine en passant sous silence ses liens avec le matérialisme historique. De la même manière que Gueduguian commet un film sur Manouchian sans que son engagement communiste apparaisse, en tout cas sur l'affiche.

Gilles Questiaux 03/02/2008 22:57

Le philosophe marxiste slovène Zizek a noté le potentiel révolutionnaire du carnaval bakhtinien. Il a aussi montré son rapport avec le stalinisme envisagé dans son ambiguité comme tendance populaire (et non complot bureaucratique). La révolution prolétarienne plonge ses racines dans le plus lointain passé de l'humanité, et exprime un ressentiment séculaire. Une certaine idées du "processus de civilisation" qui imagine effacer toute violence est contre révolutionnaire, et barbare.