Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Réveil Communiste

Carlo Ginzburg, historien marxiste? suite et fin.

19 Janvier 2008 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate

Suite de la note de lecture sur l'historien italien publiée ce matin 
 
 
Rapports de Forces -
 

Recueil d’études paru en 2001 dont le titre suggère l’existence d’une lutte dans l’historiographie qui fait penser à la « lutte de classe dans la théorie » d’Althusser.

 

Introduction: Dans ce texte long CG s’attaque au relativisme en histoire, Comme Sokal et Bricmont dans les sciences dures, et les études qui forment le recueil sont autant d’essais critiques à l’appui, mais au lieu de démonter ou de ridiculiser directement les interprétations relativistes et le jargon creux du postmodernisme, comme ce duo démystificateur, il tente de remonter à leur source, et il trouve un texte de Nietzsche, abondamment utilisé ensuite par les philosophes de la “déconstruction” d’après lequel la vérité n’est qu’un tissu de métaphores, une pure affaire de rhétorique. Mais il ne veut pas non plus retourner à la position scientiste implicite dans l’idée que l’objet historique existe déjà, quelque part dans le passé certes mais quand même dans la réalité, ce dont chaque étudiant en histoire a pu se convaincre du contraire!

 

Il s’appuie donc sur Aristote, et Valla, celui qui démontra au XVème siècle la fausseté de la donation de Constantin (le texte où l’Empereur léguait soi-disant Rome au Pape), pour tenter d’expliquer une troisième voie ou rhétorique et preuves ne s’opposent pas, après avoir montré que le relativisme “tolérant” qui se conclut de l’incommensurabilité des cultures entre elles repose sur le mêmes bases théoriques que le relativisme “féroce”, et que le Nietzsche nazi est compatible avec le Nietzsche gauchiste (d’où la biographie d’un certain De Man, commençant sa carrière en collaborateur des nazis, et la continuant en “déconstructeur” d’extrême gauche). Il pense avoir trouvé à illustrer que la preuve est un élément de la rhétorique (que le vrai n’est pas séparable de la qualité de son expression). Un bon livre d’historien est effectivement celui qui donne l’impression de révéler le vrai. Il fait droit à l’élément ténu de vérité qu’ont repéré les post modernes (si l’on veut bien ranger dans cette catégorie Foucault et Derrida, Heidegger, Deleuze) tout en limitant très sérieusement leurs prétentions.

 

«  Aristote et l’histoire », encore une fois : D’après Moses Finley, Aristote a rejeté l’histoire comme traitant du particulier, contrairement à la poésie qui traite du général, même si chez les poètes le cas général est illustré par un personnage exemplaire. (et d’ailleurs Deleuze démasque partout chez les philosophes des personnages conceptuels). Mais à cette idée présente dans la Poétique, Ginzburg oppose l’idée exprimée ailleurs par le philosophe, dans sa Rhétorique, selon laquelle la rhétorique contient un noyau rationnel, la preuve, qui est la base de ce que l’on appelle aujourd’hui la recherche historique. CG combat les théories dues à Roland Barthes et Hayden White qui développaient depuis 1967 une théorie du texte de l’histoire comme rhétorique autoréférentielle, comme la fiction. A la suite d’une longue analyse philologique des textes d’Aristote pour affiner la compréhension de sa théorie de la preuve, CG aboutit à l’idée qu’Aristote se base sur l’enthymème, syllogisme incomplet partant d’une prémisse informulée “parce que tout le monde le sait” pour ancrer le discours historique dans la réalité. Puis il vient à dire que l’histoire désignée par ce mot dans l’Aristote de la Poétique n’est pas ce que nous entendons ainsi aujourd’hui, mais qu’ailleurs, dans la Rhétorique, appuyée sur des preuves, il définit une activité très proche de la pratique historiographique, selon quoi

 

a) l’histoire peut être reconstituée à partir d’indices

b) “cette reconstitution implique tacitement des relations naturelles, nécessaires, certaines” (ex: les hommes ne vivent pas 200ans, ne peuvent pas être simultanément en deux endroits, etc.)

c) au delà de ces relations, le domaine de l’histoire est le vraisemblable et le presque certain, mais pas la certitude.

 

Momigliano, historien italien qui a compté dans la formation de CG, vers 1950 a démontré qu’entre “historia” et “histoire”, la continuité des termes dissimule une forte diversité de contenu; on peut dire la même chose de “rhétorique”.

 

L’histoire au sens moderne remonte à 1700 environ, et s’appuie largement sur l’archéologie

 

Le même historien s’indigne en 1981 du “linguistic turn” dans la mesure où il pense qu’il tend à exonérer l’historien du devoir de recherche de la vérité. Juges et historiens ont en commun la recherche de preuves, mais contrairement au juge, d’après Ginzburg, l’historien ne prononce pas de verdicts. (Ce qui n’est pas sur, il est bien probable au contraire que l’évaluation du passé soit la tâche principale de l’historien, ou en tout cas celle pour laquelle on le paye. Je me souviens ici que son livre le juge et l’historien ne m’avait pas convaincu de l’innocence de Sofri (si tel était bien le débat)).

 

Et il égratigne au passage des livres « événements » sur la Shoah qui n’ont pas selon lui bien tenu compte de cette distinction dont :

 

Goldhagen: Les bourreaux volontaires d’Hitler

 

Qui relèvent d’une tradition historiographique qui passe par Kristeller et remonte à Nietzsche et Heidegger, pour montrer qu’ils confondent les deux traditions qui sont deux concepts différents de la rhétorique. Valla fonctionne aussi dans ce texte comme emblème de l’exigence de vérité en histoire, et il est d’ailleurs l’objet d’une tentative postmoderne de réduction à la rhétorique justement pour cela.

 

« Les Voix de l’autre » - Une révolte au seizième siècle aux îles Marianne, contre les Espagnols, dont l’expression authentique est masquée par des discours imités de l’Antiquité qui sont placés dans la bouche des révoltés, mais le compte rendu de ces mauvais historiens laisse entrevoir tout de même le réel, sous la forme incroyable des rats qui ont envahis les îles avec l’arrivée des européens.

 

« Déchiffrer un espace blanc » - Sur Flaubert, et le “blanc” de l’Education sentimentale qui correspond pour Ginzburg à une forme de récit historiographique qu’il rapproche de textes de Marc Bloch utilisant l’image du cinéma comme homologue du temps historiographique (une manière de dérouler la bobine), et on peut ajouter que cette saute de chronologie correspond à un moment où l’époque change de style, le vrai sens historique de la “coupure” d’Althusser, la liquidation du romantisme.

 

Nulle île n’est une île - Ici l’historien se fait de plus en plus chercheur en histoire littéraire, dans une voie qui ressemble à celle de Mikhaïl Bakhtine.

 

« Dans la recherche des origines de Tristram Shandy » - Contrairement à l’idée répandue qui place à l’origine du roman de Sterne les idées de Locke, il suggère d’en chercher la source dans le Dictionnaire de Bayle, texte subversif dans sa forme même, digressive à l’extrême, qui au départ voulait relever toutes les erreurs de la culture de son temps. On peut y voir l’illustration de l’idée selon laquelle la forme est subversive. Bref le vrai sujet est la fécondité extrême de l’œuvre de Bayle non seulement sur Tristram mais aussi sur Hume (et donc sur Kant, etc.). En ce sens Ginzburg ce sont des Lumières qui font de la résistance dans l’obscurantisme postmoderne. La edémarche déconcertante de Ginzburg c’est d’utiliser le vagabondage de l’érudition comme méthode, partir de l’éclectisme pour retrouver des cohérences et la réalité incontournable dans la forêt du signifiant.

 

Ainsi le voilà qui rtrouve la genèse littéraire d’un concept ethnologique, la “Kula” chez Malinowski viendrait toute armée d’un récit de Stevenson... tout en rapprochant la théorie du fétichisme de Marx de La Peau de Chagrin de Balzac. Il montre que Malinowski est bien plus proche de Marx qu’il le croit. NB: le fait de retracer la “kula” dans un motif folklorique européen traité par la littérature réutilisé par Stevenson (le motif de la Mandragore de Fouqué) ne signifie pas du tout pour Ginzburg que cette théorie de l’économie du don soit fausse, elle peut fort bien faire rejouer des catégories mentales très archaïques. Il situe la recherche de Malinowski dans la ligne des critiques de la fiction de l’homo economicus, ce que prouve sa postérité, Mauss et Polanyi, et son essentialisme, qui semble situer tout ce monde là, y compris Marx du coté d’un Platon, réaliste de la connaissance.

 
Conclusion
 

L’intérêt de cet auteur, de cet enquêteur, est qu’il remonte à l’origine des idées, retrace leur filiation, reconstruit les contextes. Ce qu’il fait maintenant dans ce genre d’“enquêtes idéologiques” est plutôt plus intéressant que ce qu’il trouvait quaand il reconstituait les“batailles nocturnes” des sorciers du seizième siècle, mais déjà ce qui est notable dans ces études quasi folkloriste, c’est son point de vue réaliste. Si le sabbat n’a pas existé, une religion populaire préchrétienne peut être retrouvée. Ginzburg est donc un militant du “réalisme historique” qui significativement provient du champ des études de mentalité qui ne permettent pas le flou romantique et verbeux, sous peine de se dissoudre dans le sensationnel ou le mythe fasciste des origines. Sa connaissance érudite est mise au service de la critique généralisée des emprunts et des réinvestissements culturels qui donnent le sens caché, souvent politique ou idéologique, de nombreux textes.

 

Ceci dit son érudition est parfois capilotractée et la centralité acquise par ces problèmes quand même assez “folkloriques” dans l’historiographie récente fait question. On a l’impression d’un amateur de grand style, un peu comme Lampedusa en littérature qui s’offre le luxe d’écrire un vrai roman de Flaubert sicilien en 1958, réalisant le mythe de l’écriture de Borges, et qui soudain se retrouve au centre des débats les plus actuels parce que sa discipline s’est effondrée en son centre, dans ses appartements plus prestigieux; politique, économie, social, avec le communisme. Mais il peut se rassurer, la “fin de l’histoire” n’est pas la fin de l’histoire qu’on croit: c’est la fin du genre littéraire et pseudo scientifique qu’elle n’a pas cessé d’être.

 

PS sur Il Filo e le Tracce

 

Recueil paru fin 2006 non traduit en français, centré sur la question philosophique du vrai en histoire, et qui se veut une réfutation polémique de toutes les approches postmodernes qui tendent à promouvoir le relativisme et à absorber le récit historique dans le mythe et l’idéologie. Ginzburg polémique aussi avec Hobsbawm, bien qu’il soit d’accord avec lui pour considérer le postmodernisme relativiste comme un sérieux danger, au bout du compte politique. Il pense en effet que les historiens qui ont changé les priorités de la recherche vers 1970 en réhabilitant le récit, en passant de l’histoire sérielle à la micro histoire, et dont il fait partie, ont posé de bonnes questions. Il pense que cette modification des priorités n’invalide pas la demande de savoir le vrai, la demande de savoir « ce qui a vraiment eu lieu ». Il évoque en passant la « l’implacable innocence des révolutionnaires ». Mais Ginzburg a sans doute eu tort de s'éloigner de la lutte des classes. C’est sans doute l’éloignement de ce concept qui explique l’enlisement de la connaissance historique dans les matais de la subjectivité et les délices du relativisme. C’est ce qu’il a oublié dans l’Italie normalisée de Berlusconi, de Prodi, et du haut de sa chaire à Los Angeles.

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article