Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Réveil Communiste

Matérialisme dialectique et logique, de Pierre Raymond (1942 - 2014) , 1977

9 Avril 2017 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ, #Théorie immédiate, #Front historique

Compte rendu de lecture de "Matérialisme dialectique et Logique", 1977, une contre-attaque marxiste et althussérienne de Pierre Raymond, dirigée contre l'idéologie logicienne contemporaine, dite la "philosophie analytique" qui occupait déja de plus en plus d'espace à l'Université, jusqu'à ce qu'elle devinse presque hégémonique depuis. Publié sur ce blog le 5 décembre 2007. GQ.

40 ans écoulés depuis qui ne valent même pas un jour dans l'histoire de la philosophie, ndgq mars 2017.


Cet essai de Pierre Raymond, philosophe des sciences, althussérien, commence par poser la question de la philosophie marxiste: pour lui, elle n’est pas encore constituée. Il faut aller au-delà de la tradition épistémologique issue d’Engels, et élaborer une vraie philosophie matérialiste qui tienne compte des succès et des limites de la logique mathématique des XIXème et XXèmes siècles, qu’Engels ignorait, et des "philosophies de la rigueur" qui se sont appuyées sur elles. Plus profondément, il faut revenir sur la scission entre la science et la philosophie, étudier les conséquences de leur divorce au XVIIIème, qu’il place en rapport direct avec les nouvelles conditions crées par l’apparition de la science de l’histoire, et du prolétariat comme acteur conscient de l'histoire, au début du XIXème siècle. Il en arrive à la conclusion que la révolution prolétarienne est une condition pour retrouver l'unité du savoir, science, philosophie et technique.

La tradition dialectique en l'état est sibylline, peu exploitable par les sciences, si ce n’est sous la forme d’une rhétorique sans fécondité. Pourtant une discipline vite mutilée a pris son envol chez Frege et Russel, qui aurait pu, qui pourrait encore être d’une grande utilité théorique au marxisme.

Hegel est le premier à tenter véritablement de faire fusionner la logique et l’histoire mais il le fait en échouant immédiatement sur la platitude d’une réconciliation avec le monde tel qu’il est : le but de l'Histoire, c'est la bureaucratie d'État prussienne de 1830! C’est parce que pour lui les contradictions réelles sont aplaties sur la contradiction logique, sont pensées dans les catégories d'une discipline logique qui n'avait alors pratiquement pas bougé depuis Aristote où la négation réelle était assimilée à la négation discursive. Or de son coté, la logique nouvelle qui se développe dès l'époque de Hegel, partir des recherches de Boole et de Bolzano, est d’emblée hostile à l’histoire. Pour Pierre Raymond, autant Hegel, Engels, que la logique mathématisée échouent dans l'interprétation logique du réel, par sujétion à l’empirisme philosophique, qui vient combler comme une roue de secours philosophique les difficultés à comprendre l’expérience concrète. On pourrait donc comprendre une bonne partie de la modernité philosophique et linguistique du vingtième siècle comme la retombée d’un échec à sortir de l’empirisme de Hume.

L’auteur se fait critique de l’idéologie de la rigueur qui s’exprime de façon diverse chez les philosophes Husserl, Bolzano, Wittgenstein, Carnap, Popper, etc. Phénoménologie et néopositivisme réintroduiraient en cachette des vieilleries métaphysiques ou plutôt idéalistes (car la métaphysique pour lui n’est pas à comprendre avec un accent péjoratif), il s’agit de la tentative folle de constituer des rapports de production purement intérieurs aux forces productives scientifiques. Impérialisme de la logique dont l’échec est retentissant et qui est pourtant toujours renaissant en l’absence d’une véritable philosophie matérialiste et dialectique. De Bolzano à Gödel, on refait sempiternellement l’itinéraire du Thééthète de Platon, pour se retrouver face aux même apories de l’idéalisme tel qu’il était à l’origine. Mais à un niveau bien inférieur au philosophe grec, par superposition de la vacuité du sens et du sens commun le plus vide, par usage plat de l’empirisme en guise de théorie de l’expérience.

L'idéologie de la rigueur fait aussi ses ravages dans l’enseignement des mathématiques,  contribuant à fonder la scission science philosophie par la spécialisation précoce des étudiants.

Au passage, PR fournit une lumineuse explication de la dialectique hégélienne, à lire d'urgence pour ceux qui la trouvent difficile (voir page 47).

Hegel tend à plaquer l’histoire sur la logique et le développement du réel sur celui du concept, mais il bloque l'avancée de l’impérialisme de la logique parce qu’il considère que le rationnel se trouve dans l’usage langagier (idées que Wittgenstein dans les Recherches logiques retrouvera après l'échec de sa première philosophie), et non dans une formulation symbolique en surplomb du langage courant. L’usage précède la règle. Marx hérite de Hegel sa sensibilité à l’histoire mais d'une dialectique qui est pauvre en concept. Il doit penser le changement dans le pluralisme des contradictions et de leurs moments, ce qui n’est pas aisé avec les catégories hégéliennes qui ne sont historiques qu'à demi, en ce que le développement historique est immanent à ce qui est déjà contenu dans le concept, "la plante est entière dans la germe".

En passant ensuite à l’étude du courant logicien rigoriste, Pierre Raymond constate que Bolzano essaye de sauver le monde des vérités éternelles en le logeant dans les mathématiques. Sa logique mathématisée doit surplomber toute science particulière. Placer la logique en position extérieure au temps de l’histoire a pour effet de l’extérioriser par rapport à l’être, au temps, au sujet, au langage et à l’expérience. Il ne s’agit pas de critiquer la logique comme telle mais sa prétention à être une théorie générale de la science, elle qui est incapable de comprendre la nature des sciences théoriques qui sont toutes expérimentales.

Boole veut déménager la logique de la maison philosophie grâce au calcul algébrique. Pourtant cette logique n'est pour lui rien d'autre que l’ensemble de règles mentales à observer pour raisonner, les lois de la pensée. Mais c’est un discours qui vient légiférer après coup, sans fécondité heuristique. La vraie nature du raisonnement est historique, la logique de Boole est un cul-de-jatte qui explique aux sciences expérimentales comment il faut faire pour marcher.

Retour à Marx et Engels: ce dernier doit faire face d’urgence à une réaction métaphysique contre la science de l’histoire et pour cela bricole sur une base hégélienne et empiriste une philosophie dialectique qui n'est pas du tout satisfaisante. La restauration qu’il opère des liens de la science et de la philosophie est prématurée et aventureuse. En fait, son information scientifique est remarquable, c’est au niveau philosophique qu’il pèche par ignorance [jugement de PR]. Engels bute sur la différence entre les sciences historiques et les sciences expérimentales, et s’égare dans une théorie de l’éternel retour bien dans l'air de son temps, et profondément antidialectique (par exemple par la préoccupation angoissée de la mort thermique de l'Univers) et dans le mythe du flux, assimilé à la dialectique.

Pierre Raymond a donc posé des jalons sur une route qui attendra sans doute longtemps de nouveaux explorateurs. La bourgeoisie ne recrute plus de chercheurs ni d'universitaires marxistes de sa compétence depuis la chute de l'URSS. Et pourquoi le ferait-elle?

 

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

Méc-créant 16/03/2017 22:23

Je ne connais pas les ouvrages de tous les auteurs cités dans l'article. Il me semble cependant qu'un élément de base de la réflexion d'Engels sur la relation science-philosophie reste plutôt pertinent. S'il les considérait fondamentalement inséparables, il estimait que rien ne permettait d'affirmer la science comme absolument supérieure car toute science (théorie ou expérience) repose sur des concepts et produit des concepts. Quant à l'importance qu'ont pris les mathématiques dans la science, elle a commencé à être questionnée depuis quelques années (voir Dingle, entre autres). On a presque le sentiment de vivre la 3ème ère du règne des mathématiques: on s'est d'abord efforcé de traduire sous forme mathématique notre interprétation des connaissances tirées de la réalité; puis on a commencé à penser que toute la réalité est mathématique; on semble en être aujourd'hui au point où l'on devrait considérer que les mathématiques produisent la réalité. C'est, à vrai dire, depuis l'avènement de la pensée Relativiste que les scientifiques ont fini par nier le rôle déterminant des abstractions dans la connaissance et l'interprétation de la réalité, allant jusqu'à prétendre pouvoir les dilater ou les contracter...Ce qui a autorisé ces savants à nous affirmer l'existence d'un big-bang originel, "vérité révélée" assénée par les religions, particulièrement les monothéistes, depuis qu'elles ont été inventées. Ce que l'on pouvait pardonner au sieur Lemaître, abbé de son état, qui inventa "l'atome primitif" mais qui ne peut être accepté de la part de scientifiques soutenant que la matière doit nécessairement avoir été créée (voir H. Reeves, expert vulgarisateur). Mais je ne suis qu'un matérialiste attardé...
Méc-créant.
(Blog: immondialisation: peuples en solde!")