Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Réveil Communiste

Jacques Rancière et l'histoire

20 Août 2015 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ, #Théorie immédiate

Rancière en 95

Rancière en 95

Jacques Rancière (compte rendu de GQ publié le 3 décembre 2007)

  Les noms de l’histoire (Paris 1992)

 

Rancière, l’ancien philosophe althussérien, s’intéresse à l’histoire, c’est à dire à la connaissance historique réelle, telle que la développent les historiens, dans le contexte de la crise de l’histoire liée au soi disant “linguistic turn” des années 60, (plutôt ideologic turn!).

L’idée s'insinue petit à petit que l’histoire n’est finalement qu’un discours littéraire sans rapport de vérité avec le réel, à la lecture des historiens subjectivistes, relativistes, des postmodernes américains de l’école de Hayden White, et des foucaldiens français. Cette école relativiste et postmoderniste contre laquelle bataillent Guinzburg et Hobsbawm, et dont le représentant en France le plus célèbre est Michel de Certeau.

Rancière lui-même recherche une position originale dans ce débat, une position dont l’origine épistémologique se trouverait du coté de la critique marxiste des idéologies, mais sous une limitation de ses ambitions; cette critique des idéologies ne pourrait pas dévoiler un “vrai” définitif, un substrat du sens historique, et pour le coup peut donner l’impression de tourner en rond. Il propose aussi, et c’est plus stimulant, une interrogation proprement philosophique sur le sens de l’activité historienne. Les questions qu’il pose et les commentaires qu’il fait de quelques textes historiographiques importants (Braudel, Michelet, Tacite commenté par Auerbach, Cobban, Furet, Thompson, Chaunu, Fèbvre, De Certeau, Le Roy Ladurie, mais aussi Hobbes) sont stimulants. 

Le point de départ de Rancière est une réflexion sur le mot même d'“histoire”, à partir de la nouvelle histoire du XXème siècle, celle des Annales de Marc Bloch, Lucien Fèbvre, Braudel, et de l’histoire marxiste aussi dont il ne parle pas (Past and Present, en Angleterre) qui ont revendiqué leur statut de science et aussi leur valeur démocratique, en se voulant en rupture avec "les histoires”, les événements, de manière à comprendre l'action des masses, plutôt que des individus, et la longue durée, les structures, les bases économiques et matérielles plutôt que les faits politiques.

“Une histoire au sens ordinaire, c’est une série d’événements qui arrive à des sujets généralement désignés par des noms propres. Or la révolution des sciences historiques a justement voulu révoquer le primat des événements et des noms propres au profit des longues durées et de la vie des anonymes. C’est ainsi qu’elle a revendiqué en même temps son appartenance à l’âge de la démocratie et à celui de la science. Une histoire, c’est aussi au second degré, le récit de ces séries d’événements attribués à des noms propres”.

“L’histoire n’est en dernière analyse susceptible que d’une seule architecture, toujours la même: il est arrivé une série d’événements à tel où tel sujet” , ce qui est discutable; l’histoire-science, c’est plutôt la construction de liens de cause à effets entre ces faits fournis par la chronique ou reconstitués par la statistique. Mais Rancière joue sur l’ambiguïté du mot, sur “faire l’histoire” ou bien “faire de l’histoire”, et pour lui en définitive ce qui compte c’est plutôt ce qui fait sens, et pas simplement les raisons des effets.

Incidemment, il n’a pas l’air de bien distinguer faire l’histoire de faire de l’histoire. 

Le “nom propre”, mais aussi toute une série de catégories grammaticales “de papa”, celles que nous avons apprises à l’école communale dans les années 50 ou 60 sont aux cœur de ses préoccupations, le mot “sujet” ayant ainsi la double détermination philosophique et grammaticale. Rancière fait en cela de la philosophie populaire et je trouve que c’est bien. Peut-on le faire comme si toute la réflexion linguistique du XXème sièccle n’avait pas existé? Je ne sais pas. La question qu’il se pose est aussi celle, populaire et fondamentale, de la vérité du récit historique; il la pose bien, il la solutionne à sa façon.

Il pense que la double nature littéraire et scientifique de l’histoire est à préserver comme une essence précieuse (on ne sait pas exactement pourquoi il le pense, cela semble indiscutable pour lui), qui est celle d’un régime particulier du vrai, qui apparaît souvent comme mythe moderne dans ses commentaires. Quelque part il écrit qu’au fond la rationalité, c’est, à la manière de Platon choisir de faire confiance à un mythe d’origine que l’on a composé ad hoc (Ce n’était que ça, Platon? Nous nous rapprochons dangereusement du relativisme).

Mais pour commencer, il interroge les objets nouveaux de l’histoire. Et justement, les tenants de l’histoire positiviste contre laquelle s’est construite l’école des Annales, dès le début de l’aventure, avaient prévenu: “les objets et méthodes que (les annalistes) préconisaient pour mettre l’histoire à l’heure de la science et des masses ne faisaient que rendre plus indéterminables les règles de la référence et plus invérifiables celles de l’inférence.” Ce que j’avais constaté avec effroi à mon niveau en 1990 lorsque je me plongeais pour la première fois dans l’histoire des historiens, dans le but prosaïque de décrocher un poste d’enseignant pas trop éloigné de mes capacités (avant j’étais un absorbateur frénétique, mais passif, de discours historiques destinés à divers public; étudiant, jeune politisé, marxiste, consommateur de romans, touriste qui trouvait aussi bien son bonheur chez Le Goff que chez Isaac Asimov, l'historien du futur! ). 

Rancière analyse un certain nombre de textes d’historiens dans une perspective politiquement progressiste, mais un peu confuse et philosophante, et sans doute à cause du contexte de la chute du Mur (trois ans avant), il tente de décrire ce que serait une historiographie populaire, dans le contexte de l’effacement (espérons-le, momentanée) du paradigme marxiste.

La nouvelle histoire du XXème siècle postulant à un statut scientifique a d’emblée posé un problème, celui de son objet, et du caractère contrôlable et vérifiable du savoir sur cet objet, en s’éloignant de l’idéal de l’historien allemand Ranke, de “restituer exactement ce qui s’est passé”, en l’occurrence le passé qui a laissé des documents précis, intentionnels, ou facilement interprétables dans la transparence du sens qui reste intelligible à travers le temps, c’est à dire au fond l’histoire traditionnelle, politique et militaire, en utilisant de critères de scientificité dans l’analyse documentaire et dans la diplomatique. Seignobos, tête de turc quelque peu injustement traitée par Marc Bloch et Lucien Fèbvre, ajoutait qu’il fallait trouver en quelque sorte une continuité psychologique, qui permît de comprendre les motivations des acteurs de l’histoire passée, et qu’elles nous fussent familières ou au moins intelligibles.

La nouvelle histoire, en se dirigeant vers des objets reconstitués avec l’aide de sciences auxiliaires difficiles, l’économie, la statistique, en revalorisant la connaissance géographique, visait maintenant la vérité dans le savoir de la longue durée, l’histoire des masses, du peuple, des mentalités, de la civilisation matérielle, c’est à dire en somme en s’occupant d’objets non reflétés directement par des documents émanant de l’époque étudiée, démarche nouvelle où des pans entiers du réel négligés jusqu’alors apparaissaient, mais où l’on courrait le risque nouveau de fabriquer des objets anachroniques, et aussi de manquer le but de la connaissance historique, “savoir ce qui s’est réellement passé”, et de manquer à la tâche de le communiquer au public qui veut le savoir, au profit de l’enquête en quelque sorte géographique ou ethnographique sur le sol, le substrat, la structure, sur lesquelles les fameuses choses se sont passées. 

Story ou history? Rancière pense que l’ambiguïté de la langue française est positive en ce qu’elle garde à l’esprit la tension entre science et récit qu’il  veut voir comme essentielle dans un propos réconciliateur en somme. Par contre il ne se pose nulle part la question de la base économique de l’activité historienne. Et en effet, pourquoi financer des recherches et payer des historiens? Ça ne va pas de soi !

Simiand, de la province voisine économique et sociologique, désigne aux historiens des Annales leurs ennemis, les “idoles politiques, chronologiques et individuelles” et ils acceptent en partie ce cahier des charges interdisciplinaire, mais sournoisement protègent leur spécificité, leur production de discours, il s’agit bien en fait pour eux de produire encore un récit, même si le héros nouveau est problématique.

Bien évidemment, et Rancière évite d'aborder cet aspect des choses qu'il n'ignore pas, ces thèmes et ces objets nouveaux ne se comprennent qu’en rapport avec la montée concurrente du matérialisme historique, comme discours et comme pratique politique alors triomphante sur une partie du globe. Ces territoires de l’historien ne doivent pas être abandonné au bolchevisme, au stalinisme, au totalitarisme ! Et pourtant certains passent, à moitié ou complètement à l’adversaire, au marxisme. C’est le cas de Marc Bloch, et pas de Lucien Fèbvre. Une personnalité comme Pierre Vilar, synthétisant histoire marxiste et histoire des “Annales”, conjonction assez rare, est rendue possible par ce Front Populaire théorique entre historiens progressistes des nouveaux objets anti individualistes, et les matérialistes-historiques de la pratique des sciences humaines, comme l’URSS commence à en produire (par exemple, Porchnev, ou Bakhtine).

Rancière s’inscrit dans le courant critique de la domination sans partage de ‘l'histoire des structure”, on peut le cataloguer comme un romantique de gauche, voire même une sorte de chevènementiste. Il va s’attacher à analyser avec finesse un élément du récit emblématique de la nouvelle histoire promue par les Annales, un texte de Fernand Braudel dans La Méditerranée au XVIème siècle où il est question de la mort de Philippe II d’Espagne en 1598. Ce récit final doit congédier l’ancien héros du récit historique, le dynaste, l’homme d’État, au profit de l’espace géographique, nouveau sujet en quelque sorte (et par ailleurs, mais Rancière ne le dit pas encore, bien problématique).

Cela dit, on pouvait aller bien plus loin que les Annales dans la rénovation de l’histoire, et un certain Louis Bourdeau en 1888 avait pratiqué avant la lettre une exemplaire (et bien entendu, purement rhétorique) déconstruction de la Révolution française, en cherchant à montrer que le fait historique n’avait été qu’une écume à peu près insignifiante rapportée au niveau de la vie vécue des contemporains, des Chinois, bien sûr mais aussi celle des profondeurs du peuple français, et même de l’agitation parisienne, où les théatres sont, comme d’habitude, complets, pendant la Terreur. (cette rhétorique du paradoxe est dans le style de raisonnement par “estrangement” dont l’inventeur est Marc Aurèle, voir Carlo Ginzburg dans son essai récent A Distance). 

Bourdeau:

“Prendre en considération l’horizon immobile et pourtant mouvant, c’était étudier ces phénomènes de fonction attachés aux grandes constantes de l’activité humaine (mais si ces "fonctions" sont "constantes", elles ne doivent pas être très difficiles à étudier!), celles qui touchent à la nécessité de se nourrir, de produire, d’échanger ou de transmettre, mais aussi de rire et d’aimer, de connaître et de créer...pour célébrer le vrai héros, la foule des inconnus”.

Lucien Fèbvre, Marc Bloch (peu cité par Rancière) sont ingrats envers ce précurseur, mais ils doivent l’être; car il supprime tout espace pour l’autonomie de l’histoire comme science. C’est ici que l’on s’étonne de voir qu’à disparu corps et bien ce “continent histoire” que Rancière avec Althusser et d’autres disciples de ce dernier abordaient dans Lire le Capital en 1965. Tous se passe comme si la prétention à la scientificité du marxisme était devenue en 1992 absolument indéfendable, et pas davantage défendue que l’URSS disparue l'année précédente!

Rancière préfère explorer la voie d’une “poétique du savoir, ensemble de procédures littéraires par lesquelles un discours se soustrait à la littérature, se donne un statut de science et le signifie”. On voit que la démarche est périlleuse. Mais il pense que les pères fondateurs de la nouvelle histoire ont ouvert cette perspective qui semble dangereusement relativiste (et qu’il approuve!) en sauvant dans l’ère des masses les noms propres dont l’histoire est l’affaire (d’où l’insistance du personnage de Philippe II dans leurs thèses respective, “roi sans histoire” associé pour l’un à la Franche-Comté, pour un autre à la Méditerranée( Marc Bloch, en ce sens va plus loin, à mon avis, dans la sociologisation de l’histoire que son confrère Lucien Fèbvre, collègue et pas toujours ami, surtout en 1943!).

Pour Rancière, l’âge de la science est aussi celui de la démocratie et celui de la littérature, en tant qu’activité autonome (il pense à Flaubert par exemple, dont l'œuvre est exactement contemporaine de celle de Marx) et il n’est donc nullement étonnant que la science historique en formation se voie fixer une triple tâche, un triple contrat, scientifique, narratif et politique qui semble essentiellement contradictoire, mais qui selon lui est réel. J’ai l’impression qu’avec ce “triple contrat” il revient à la conceptualisation du réel à la manière de Hegel. On verra, dans l’atelier des historiens, comment ils s’arrangeront de cette difficulté ( mais n’oublions pas que la principale difficulté réelle que les historiens ont eu à gérer au tournant des XIXème et XXème siècles était la montée du prolétariat et du mouvement ouvrier).

En prenant Braudel comme paradigme assez mal choisi de la nouvelle histoire, Rancière se facilite le travail. Il montre assez bien que Braudel métaphorise la mort de l’événement et de l’histoire-bataille dans la figure de Philippe II dont la mort le 13 septembre 1598 est un non événement, à la mesure de l’importance qu’elle pouvait avoir pour les historiens du passé. Braudel caricature ce roi comme s’il sagissait non d’un acteur de l’histoire mais d’une sorte d’historien de l’immédiat, historien positiviste sans le savoir qui fait l’histoire en l’écrivant et en la falsifiant à la fois (je dirais, Braudel sûrement pas, un peu comme un De Gaulle du XVIème siècle), bref d’un tâcheron sorbonicole comme Seignebos qui aurait fait son temps. Il semble cependant avec le recul qu’il lui reproche surtout de ne pas être un de ces planificateurs de la IVème République, “homme de grands plans” qui sont ses contemporains. Puis Braudel se met en scène, avec un humour un peu lourd, au coté du roi, il s’imagine reçu en audience, pour constater l’inanité et la caducité de l’activité pseudo-historique et en fait bureaucratique et subalterne d’un grand souverain des temps modernes. Conclusion de Rancière: “ La voix du savant qui fait le bilan d’un règne est celle d’un interlocuteur, attiré dans sa familiarité par une amphibologie vertigineuse”.

La révolution en histoire se manifeste par la révolution des temps du récit que l’on va comprendre mieux en recourant à la distinction que fait Benvéniste (seule référence à la linguistique dans cet essai sur les mots...) entre “récit” et “discours”, on constate à l’examen des écrits des “annalistes” que l’agencement de ces deux types de textes se modifie et même se brouille. L’histoire savante pouvait auparavant se définir comme une combinaison où la narration se trouvait encadrée par le discours qui la commentait et l’expliquait., et maintenant il s’agit de construire un récit dans le système du discours., il s’agit de l’invention, pour la phrase historienne d’un régime nouveau de vérité, produit par la combinaison de l’objectivité du récit et de la certitude du discours. 

Rancière parvenu à ce point là ne cache pas son agacement envers la complaisance de Braudel à s’attarder dans les bureaux des rois, et par le caractère de cliché de sa “Méditerranée” bleue et ensoleillée, que parait-il le vieux roi n’avait pas su voir. Et plus encore par une soudaine mise en garde de Braudel contre les mauvaises fréquentations des archives, il est vrai extraite d’un contexte qui n’a rien à voir avec le roi qui meurt, une diatribe contre la “Renaissance des pauvres”, la Renaissance de la fin du XVIème siècle, celle des “arbitristas”, des imitateurs des grands pionniers, “acharnés à écrire” qui vont en quelque sorte polluer le champ du document. Ces “pauvres" ne figurent aucune catégorie sociale bien précise, mais plutôt un rapport essentiel à la “non vérité”, en allant un peu plus loin, les pauvres parlent faux parce qu’ils n’ont pas lieu de parler, les pauvres dans l’allégorie de la science historienne figurent le revers du “bon objet” du savoir, les masses. Demi-savant, ou petits-bourgeois, on retrouve en effet cette figure ambivalente dans la suite des temps. Ici, ce sont les objets de l’histoire qui prétendent en être les sujets ou les historiens, les masses en tant qu’elles se défont, qu’elles se décomposent en êtres parlants. Au cœur de la révolution copernicienne qui semblait fonder la légitimité de la science historienne sur la délégitimation de la parole royale et sur son vide, l’intempestive Renaissance des pauvres vient introduire un autre vide, le simulacre de “sa” révolution qui fait tourner l’histoire autour de la parole du premier venu. On pourrait y reconnaître les conspirationnistes d'aujourd'hui.

Braudel  veut aussi interdire le remplacement des grands hommes par le surgissement révolutionnaire d’une multitude d’agents, les petits hommes, leurs contemporains qui voudraient faire de l’histoire à la place du roi déchu en tant que porteur pertinent du récit historique!  A l’époque du triste roi de l’Escurial se sont déposées dans les archives comme des paroles qui n’ont pas eu leur chance. L’histoire scientifique ne sera pas l’heure de la revanche de ce bavardage, de ces paperasses! Mais ce technocratisme en histoire, s’il peut produire une épopée de la “Méditerranée”, quoique ce soit que l’on entende par là (et Rancière, plus loin, fait bien apparaître la faiblesse de ce concept, qui est au fond purement de l’ordre des humanités scolaires et du tourisme culturel bourgeois), dénie tout droit à la révolte des masses statistiquement mise en scène.

Et cinquante ans après la disparition de Philippe II, Hobbes pose, dès le milieu du XVIIème siècle donc, les fondements de l’empirisme royal anglais (point de vue endossé par la suite par Burke, critique de la Révolution française) qui récuse le droit à la participation historique du peuple incompétent. Et cette incompétence est cause pour Hobbes du premier grand régicide, celui de Charles premier en 1649. Cette mort a été causée par des mots déplacés, des mots qui traînaient, issus des textes sacrés pour une part, de la tradition des historiens de l’Antiquité de l’autre, la révolution moderne, celle que Hobbes voit naître, pourrait se définir ainsi, la révolution des enfants du Livre, des pauvres, “acharnés à écrire, à se raconter, à parler des autres”, la prolifération des parleurs hors lieu et hors vérité, révolution de la paperasse faites par de prédicateurs et des lettrés médiocres et ambitieux. Le mal mis en œuvre par la révolution moderne est semblable à celui que met en œuvre la métaphysique; il est celui des mots auxquels aucune idée déterminée n’est attaché. Hobbes fonde ainsi une alliance entre le point de vue de la science et celui de la place royale, que Rancière baptise royal-empirisme (trouvaille conceptuelle très intéressante, qui touche du doigt un fait: le caractère objectivement contre-révolutionnaire des “sciences humaines” non historiques, jusques et y compris chez des auteurs  bien intentionnés comme Bourdieu).

Donc pour passer de l’histoire des événements à celle des structures, il faut soustraire les masses à leur non vérité (et ici aussi l’absence de ce qu’aurait à dire à ce sujet le matérialisme historique provoque un certain malaise). L’historien dans la perspective de l’empirisme de la Place Royale doit traiter c’est à dire neutraliser, l’excès des mots.

Tacite, Alfred Cobban, sont deux historiens qui ont affaire à cet excès, séparés par deux mille ans d’histoire et d’historiographie, mais dont la confrontation est plus qu’instructive. Le chapitre discute de l’histoire au sens trompeur, l’histoire comme mythe, et part de l’attribution par Tacite de paroles à des humbles, paroles rhétorisées, fausses, qui furent dénoncées par l'historien contemporain Auerbach, qui compara cette histoire qui met en scène les humbles en leur prêtant un discours qu’ils ne peuvent pas avoir tenu, au surgissement véridique des humbles dans l’Évangile, dans le récit du reniement de Saint Pierre. Ces exemples ne sont évidemment pas innocents, surtout quand on sait qu’il s’agit d’un texte de Tacite qui évoque un mouvement mititaro-social, une mutinerie dans les légions romaines. Dans une tradition qui remonte à Dostoïevski, et plus tôt encore, le peuple authentique est religieux, et non révolté. 

L’analyse d’Auerbach pour invalider le témoignage de Tacite (et rehausser paradoxalement celui des Évangiles qui en deviennent, on voit bien pourquoi, “plus vrais”), est  basée sur l’idée que Tacite ne peut pas étant ce qu’il est accorder la moindre valeur aux propos d’un histrion rebelle, qu’il rapporte pourtant et immortalise (par pur exercice de style) et que l’histrion en question étant ce qu’il est ne peut pas avoir dit ou écrit quoique ce soit de ce qui lui est imputé. Et pourquoi donc? En tout cas voilà deux raisons pour le même effet, c’est une de trop.

Rancière donne ensuite l’impression bizarre d’endosser une attitude parfaitement contradictoire par rapport au texte de Tacite et à sa déconstruction par Auerbach, qu’il avait l’air d’approuver, en ce qu’il sert de modèle à l’expression des futurs pauvres, l’événement révolutionnaire tire sa nouveauté paradoxale de ce qu’il est lié à du “redit”, qu’il inclut l’anachronisme redondant. Rancière fait un sort rapide à l’analyse marxiste des luttes de classe (dans Les luttes de classe en France), où il ne voit qu’une distribution théâtrale des figures du  “pas encore “ et du “une fois de plus”. C’est maigre!

Mais pour Alfred Cobban qui se donne pour tache de liquider le précédent révolutionnaire, “les transformations produites par la révolution dans la société française sont obscurcies par la masse des paroles de la Révolution”, qui sont toujours fausses; l’interprétation marxiste faisant encore un écran de plus par dessus ce fatras de mots inappropriés, Marx a cru que la révolution était bourgeoise parce que les révolutionnaires avaient cru que la féodalité existait encore. Il suffirait de rendre aux mots leur vrai sens sociologique, contemporains des faits analysés pour atteindre l’exactitude historique; mais il y a des mots fourre-tout, trompeurs, dépourvus de sens; “nobles”, “bourgeois”, “paysans”, etc. Dans The social interprétation of the french révolution, Cobban dénonce la non existence de la Révolution française, pour lui pur faisceau d’interprétations toutes plus anachroniques les unes que les autres, à commencer par celle des participants.. Ici la nécessité de quantifier et de moderniser l’approche historiographique aboutit à la disparition de l’objet historique, l’histoire de la révolution de 1789 aboutit au concept d’une révolution ni faite ni à faire, analyse poursuivie par François Furet pour qui littéralement elle n’existe pas (puisqu’il n’y avait plus, selon lui, d’État en France depuis 1787!). Mais comme le remarque justement Rancière, la vocation de l’État est (aussi) de masquer l’inexistence intermitente de l’État. La nouvelle histoire accouche du révisionnisme et de la théorie du complot, celle selon laquelle ce sont des “intellectuels “ dans la non-vérité théoricienne qui troublent la marche naturelle et organique de l’évolution historique de la société, et Rancière voit bien la conséquences de cette tendance révisionniste: “l’histoire n’est plus qu’une tératologie, ou une démonologie, consacrée à l’étude de l’aberration qui fait proliférer l’événement de parole dans les failles de la légitimité politique. Le terme de la croyance historienne savante est l’abolition de l’histoire dans la sociologie ou la science politique, l’achèvement de la révision savante de la révolution signale peut être la clôture de l’âge de l’histoire”.

Mais pour Rancière et il a raison de le dire, il n’y a histoire que parce qu’aucun législateur primitif n’a mis en harmonie les mots et les choses. Et la sociologie exacte, la science que l’on veut employer pour comprendre la Révolution ne peut pas exister sans la Révolution déjà faite. Puisque la sociologie a été crée justement pour explorer le champ des problèmes que la Révolution a fait apparaître, et aussi pour les conjurer! 

A la limite l’histoire savante s’écrit comme le non lieu de l’histoire, et c’est le révisionnisme. 

Alfred Cobban décrète, “il ne s’est rien passé de tel que ce qui a été dit” qui devient sous sa forme nihiliste, chez François Furet, “il ne s’est rien passé de ce qui a été dit”. L’historiographie est donc aussi un espace de propagande contre-révolutionnaire (car pourquoi batailler tant contre ce qui n’existe pas?) Mais ça Rancière ne le dit plus explicitement. Car de quelle révolution s’agit-il pour lui? Ce n’est plus ausssi clair qu'en 1968!

Pour préciser ce point Rancière se lance dans une lecture intéressante de Michelet, producteur du récit fondateur démocrate et républicain, qui est placé ici au rang de “rupture épistémologique”, ou par un changement de terminologie symptômatique du recul théorique des années 60 à 90, une “révolution des structures poétiques du savoir”. L’historien romantique avec son emphase et ses exagérations se retrouve paradoxalement placé au rang de père fondateur de l’histoire totale sobre et méticuleuse des Annales, car il met en scène des objets (peuple, nation, France) qui ne sont pas plus tangibles au niveau de lecture positiviste, au raz des documents, que la “Méditerranée” de Braudel. Michelet serait bel et bien l’inventeur d’une nouvelle poétique historiographique qui n’est pas à ranger complètement du coté du mythe, mais aussi du discours historique rigoureux, fondé en science. 

Dans cette lecture de Michelet, Rancière s’approche de l’intéressante question du ton faux, du manque de style des révolutionnaires qui plagient d’autres moments historiques, de leur recherche de précédents pour vêtir le nouveau. Michelet leur rendra leur présence dans l'histoire en leur coupant la parole. La mythologie de Michelet est celle où tout parle, où le Tout parle, le territoire, le peuple, les monuments, leur traces, la langue etc... mais où personne ne dit rien. Il transforme le “dit” en visible, c’est aussi, remarque-je, ce que fait Eisenstein, avec les marins du Potemkine. Michelet s’autorise donc à évoquer indirectement des discours populaires, retrouvés en masse dans les procès verbaux de la Fête de la Fédération (14 juillet 1790), dont il parle mais qu’il ne redit pas parce qu’ils sont inauthentiques dans leur lettre, que leur lettre n’est pas leur sens, alors qu’ils sont les signes muets d’une vérité, d’un fait de haute importance: la participation du peuple à l’histoire. Le paradoxe est un peu appuyé. Il n’y a aucune raison de chercher l’originalité littéraire et le style de l’historien directement dans les documents qu’il utilise. Et sans doute, une étude quantitative de ces documents, dans l’esprit de ce qu’à fait Michel Vovelle, avec les ex-votos provençaux des Temps Moderne, un travail lexicologique par exemple, aboutirait aux mêmes résultats! Car il reste à savoir pourquoi dans tout le fatras inauthentique qui existe le chercheur a fait tel ou tel choix! 

C’est Michelet qui opère la révolution par laquelle le récit de l’événement devient le récit de son sens. 

C'est Michelet avec son coup de force qui fait rentrer sur la scène de la grande histoire le peuple de la fête de la Fédération, mais en le laissant muet, ou de même avec la figure de Chalier, le tribun populaire lyonnais, qu’il évoque sans le laisser parler, et il rend sa profondeur à l’amour de la Révolution qui s’exprime avec les clichés de la propagande. Le jugement de Rancière sur Michelet est donc tout de sympathie, même s’il révèle au fond le caractère abusif du procédé de capture de la parole du peuple dans le récit fondateur.

Le sens caché de l’histoire pour Michelet, c’est la vie cachée de la mort. Il faut être le rédempteur par la voix du texte historiques de tous ceux qui ont vécu trop tôt pour connaître le sens de leur existence et l’aboutissment de l’histoire ua règne de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Bref la restitution sèche de faits n’y suffira pas.

Rancière poursuit dans des considérations sur le révisionnisme qui sont près du but mais le manquent, faute du matérialisme historique trop tôt délaissé. Car au fond, à quoi il sert, le révisionnisme (que ce soit au sens de Bernstein, ou de Faurisson)?

Rancière remarque que les grandes œuvres de l’histoire des Annales sont souvent à chercher du coté des mentalités (les Rois Thaumaturges, la Religion de Rabelais, la restitution de Menoccio, dans le Fromage et les Vers, de Carlo Ginzburg qui leur est anachroniquement associé). Et il repère effectivement le double jeu de Lucien Fèbvre qui dans sa polémique sur Rabelais montre qu’il cherche à éliminer l’hérésie du corps pertinent de l’histoire, comme Furet en élimine la Révolution. 

L’hérésie est cette paperasse des pauvres qui veulent faire l’histoire. Et ne savent pas la faire. Ou dont l’histoire ne sait pas quoi faire. Pour Michel de Certeau, l’hérésiarque ou la folle mystique déconstruisent le langage historique et le renvoient au néant. Ainsi Braudel est-il bien faible dans son interprétation de l’expulsion des juifs d’Espagne, il ne parle que de prescriptions alimentaires, c’est une guerre du porc et de l‘huile d’olive contre d’autres régimes. Et Le Roy Ladurie se glisse insensiblement dans le costume des inquisiteurs de Montailloux, sans lesquels après tout, il n’aurait pas de source à étudier sur ces paysans du XIIIème siècle. L’hérésie pour les Annalistes, c’est un inconnu à réduire au plus vite à un connu parfois trivial. 

Tout ça est intéressant mais tout de même, le concept d’hérésie prend une extension beaucoup trop grande dans le texte de Rancière qui commence, arrivé aux deux-tiers, à s’étaler dans la logomachie. L’hérétique, je ne vois pas quel mal on peut lui faire en voulant le rendre intelligible, comme n’importe quel sujet d’historien, par son milieu matériel et culturel, par son village, par sa culture, et si les Annales étudient cela de près, c’est sans doute parce que l’hérésie est en tant que signe et moment de révolte des classes inférieures dans le langage de la religion, l’un des seuls moments où les puissants qui produisent des documents s’intéressent au peuple.. et la qualification du sujet de l’histoire révolutionnaire, démocrate et ouvrière comme parole hérétique qui ne retrouve pas de reterritorialisation, c’est un peu enfoncer des portes ouvertes (les prolétaires n’ont pas de patrie) et un peu tirer les analyses de Thompson sur la formation de la classe ouvrière angaise dans le sens d’un subjectivisme de mauvais aloi; il y a des classes objectives, et des classes pour soi, et toute la fin du texte est très en baisse sur le marxisme le plus vulgaire qui pose le problème de cette dialectique de la conscience de classe, et le résout comme il peut.

Rancière ensuite identifie de plus en plus nettement le discours de la nouvelle histoire à celui de la technocratie, il a donc deux ennemis; révisionnisme, et sociologisme ou économisme. Il cherche une voie moyenne, ce qui est toujours dangereux. La Méditerranée de Braudel n’est une ni par le climat ni par les échanges, ni par les batailles, elle est telle qu’elle a été écrite (depuis Ulysse). Ce qui est, à mon humble avis et si j’ai bien compris, presque totalement dépourvu de sens, c’est prendre la direction d’une métaphorisation totale du réel dans l’esprit de Nietzsche. Si la Méditerranée est une mer écrite, et Rancière arrive presque à cette conclusion, ça se verra parce que c’est une destination touristique, un pays imaginaire, structuré par le territoire impérial romain, qui continue dans le temps long de la culture. La Méditerranée, c’est donc l’anachronisme absolu. 

La nature du mouvement démocratique et ouvrier est bien, en effet, de défaire l’ordre symbolique qui donne matière à l’histoire des mentalités, le monde de la soumission, à la religion au capital et à leurs mythes. Autre manière de dire qu’il est rationnel! Ainsi marxistes et annalistes étudient-ils peu l’époque contemporaine. Le mouvement social est donc compris comme une hérésie d’un genre nouveau, une hérésie sociale et laïque. “Que le nombre des correspondants de la société soit sans limite” relevait E. Thompson dans les statuts des Jacobins de la société de correspondance de Londres, qui furent à l’origine selon lui de la formation de la classe ouvrière en Angleterre. Cet excès illimité d’une nouvelle classe n’est plus une classe mais “la dissolution de toutes le classes” (Marx). L’âge démocratique et social n’est en effet pas l’âge des masses, ni celui des individus, mais celui de subjectivisation hasardeuse (et ici je le crains, nous entrons à nouveau dans le "territoire" post-moderne!) et les lieux concrets de formation de cette classe ouvrière anglaise, ce ne sont ni usines, ni chambrées, ni mines ni tavernes, mais des textes (très discutable! C’est bien sûr à la rencontre des deux plans!), de l’Ancien Testament à la Déclaration des Droits de l'Homme, et pourrait-on ajouter au Manifeste du Parti Communiste. Les prolétaires ne sont pas une profession, ils font profession, comme Blanqui (mais n’est pas Blanqui qui veut!) d’appartenir à la classe de l’illimité. Voilà une dialectique qui ne casssera pas beaucoup de briques, malgré toutes ses bonnes intentions.

En effet, après quelques belles envolées assez sympathiques,  Rancière bascule complètement dans la littérature anodine, en mêlant à son programme de recherche, ou d’action, la lecture de Claude Simon, Virginia Woolf, Flaubert et d’autres, à valoir sur la constitution d’une sorte d’esthétique du discours “démocratique” qui sent sont “Tel Quel” des années 1960. En gros, les révolutions auraient raté parce que les prolétaires n’ont pas lu Joyce, parce qu’ils n’ont pas su écrire l’histoire dans des formes de récits adaptées au siècle.

Il a raison de dauber sur les bonnes manières de Faire de l’histoire, le programme d’étude des Annales de l’époque de Nora, vers 1973 à l’époque où on avait encore la prétention de “faire l’histoire”. Mais ensuite ce “faire” patauge dans la confusion postmoderne. Rancière, faute de poids spécifique, réduit à l’état d’électron intellectuel se sent solidaire des audaces de papier des déconstructeurs des écoles de Derrida et de Foucault. Dommage.

Bref, une recherche informée, originale, stimulante, et qui nous manquait, de philosophie de l’histoire, de bonnes questions sur l’essence de l’histoire, un regard critique acéré sur l’académisme des historiens des Annales à l’arrivée de leur carrière, sur le révisionnisme avec la pierre de touche discriminante de la Révolution, mais une conclusion faible et débilitante comme celle d’un devoir scolaire.

 

Si le sujet historique n’est plus la classe ouvrière de Renault Billancourt, il reste que l’intelligibilité, en tout cas quand on veut être critique, doit se recueillir dans la conscience d’un groupe précis, par rapport auquel la société se positionne. Il est vrai que nous somme peut être en train de plonger dans une éclipse de longue durée de l’histoire, un Moyen Age nouveau, qui promet d’être bien moins créateur que le précédent. Un Moyen äge sans carnaval. Mais ce ne sont pas ces conclusions qui nous l’épargneront.

Gilles Questiaux, mai 2009

 

Réponse à GQ sur Jacques Rancière et l'historien du monde ouvrier Gérard Noiriel


Lien à l'article de GQ : Jacques Bouveresse ignore l'histoire

 

 

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

imbert olivier 25/02/2015 17:11

bon c'est pour voir ce que cela donne le lien comme cela. j'ai mis en lien dedans de 100 pages à l'article de Gilles Questiaux dans une reprise thématique d'autres trucs autour de la crise de "la théorie de l'histoire" appelée matérialisme historique et matérialisme pratique et donc d'une objectivité non nominaliste des objets ou sujets agissant dans l'histoire.

olivier imbert 26/02/2015 10:35

merci mais j'ai mis le lien dans mon adresse et cela c'est mis à jour ce matin, donc si on clique sur mon nom dans l'entête du commantaire on a mon onedrive ex-stokje je crois que c'est microsoft-ancien hotmail et devenu outlouk, sur ce c'est pour le ou les quelques qui accordent quelques importances à ce que je produits comme non productif( ceci est assez polysémique).

olivier imbert 26/02/2015 10:32

la correction sur le lien de ce matin concerne les pages 18-19, en raison de la substitution comme pratique expérimentale du matérialisme historique de l'analyse concrète d'une situation concrète et du néanmoins privilège de l'abstraction rationnelle à les faits sont têtus, de Lénine à la pratique de la psycho-analyse dite des profondeurs psychiques de Freud-Lacan.

Réveil Communiste 25/02/2015 23:52

Ou les surligner et utiliser le bouton droit de la souris pour les activer.

GQ 25/02/2015 19:01

Les liens ne sont plus actif dans les commentaires depuis la mise à jour 'overblog, il faut donc les copier coller dans la ligne adresse sur la page d’accueil google ou autre

imbert livier 25/02/2015 15:36

https://onedrive.live.com/redir?resid=E50B44A85B46E996%211190

Gilles Questiaux 28/02/2008 11:12

Le livre de Rancière mérite d'être relu à la lumière des tentatives de diabolisation de la Révolution. les rédacteurs des différents "livres noirs" ont raison sur un point : l'idée du communisme et l'idée de révolution sont indissociablement liées. On ne peut pas vouloir éradiquer l'une sans l'autre.