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Réveil Communiste

Sur la Chine, dans sa longue marche vers la démocratie, et le socialisme

20 Février 2024 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Chine, #Théorie immédiate, #Front historique, #lutte contre l'impérialisme, #Qu'est-ce que la "gauche", #Economie, #L'Internationale, #GQ

Mao, pendant la Longue Marche (1935)

Mao, pendant la Longue Marche (1935)

Comme disait Mao : « que l’ennemi nous attaque est une bonne chose ».

Et bien, les attaques de ses ennemis depuis le milieu des années 2000 ont été une bonne chose pour le Parti communiste chinois, puisqu’il affirme en réaction de plus en plus nettement son objectif, le socialisme, et ses références théoriques au marxisme, tout en précisant bien que ce marxisme est « sinisé » et en affirmant l’importance de l’audace et de l’innovation théorique. Bien.

Mais doit-on le croire sur parole ? Après tout on sait bien qu’il existe de nombreux « socialistes » et même des « communistes » chez nous en Occident qui ne le sont pas du tout.

Proposons ces trois critères pour définir le socialisme réel :

- contrôle d’État des moyens de production (mais pas forcément la propriété collective de tous les moyens de production)

- gestion du développement dans l’intérêt des travailleurs, mesurable par la hausse significative de leur consommation.

- contrôle politique du prolétariat sur la société, par l’ intermédiaire d'un parti unique.

Le dernier critère permet d’empêcher le retour au pouvoir de la bourgeoisie. Il signifie le soutien politique des masses au parti au pouvoir, lequel a été recruté et éduqué à cette fin et dispose de statuts et de structures ad hoc. Ce soutien, qui autorise la « dictature démocratique des ouvriers et des paysans » de Lénine, est aussi le seul moyen de rendre légitime le contrôle politique d’un parti unique.

Les deux premiers critères sont validés en Chine. En ce qui concerne le troisième, le Parti communiste chinois si l’on se réfère à ses textes se veut le représentant de l’ensemble de la société, sur une base harmonieuse et non-contradictoire, et non l’expression de la direction politique des travailleurs des villes et des campagnes sur le reste de la société. La Révolution culturelle de la période 1966- 1976 a laissé un mauvais souvenir dans ses rangs, certes moins négatif qu’il paraissait encore il y a quelques années, mais au moins très mitigé.

Si les partisans de la lutte des classes radicale ont été évincés en 1976 avec la "Bande des Quatre" après la mort de Mao, quelques années plus tard, en 1989, la lutte interne à l’appareil du PCC a tourné à la confusion des partisans d’un retour direct au capitalisme, comme ce qui se produisait au même moment en Europe orientale et en URSS. Le courant qui l’a emporté, et qui a assumé la répression de la révolution de couleur de Tien An Men, étant celui non pas du socialisme maintenu sans équivoque, mais celui du maintien de longue durée de l’ambiguïté entre socialisme et capitalisme. Sachant qu’on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment !

La République populaire de Chine d’aujourd’hui qui en a résulté pourrait bien être non point un modèle de socialisme, mais plutôt - cela dit au grand scandale de ceux qui sont payés pour propager les lieux communs de la propagande anti-chinoise - un essai de politique démocratique radicale : un gouvernement du peuple, pour le peuple, par le peuple, comme disait Abraham Lincoln. Cette expérience démocratique d’un genre nouveau a lieu au moment où le système libéral parlementaire oligarchique qui est universel en Occident s’éloigne de plus en plus irréversiblement de ce qui peut être défini sérieusement comme une « démocratie ». La nouvelle démocratie en Chine repose sur la défense et la promotion des droits de l’homme réels tels qu’ils ont été affirmés dans la déclaration universelle de 1948. Sachant que la démocratie sous quelque forme que ce soit est incompatible avec le sous-développement et le maintien d’une situation nationale subalterne ou néocoloniale.

Les réformes de Deng, à partir de 1979, qui ont réintroduit le marché et le capital privé ont été théorisées par le philosophe marxiste italien Domenico Losurdo comme une « longue NEP », analogue à la « nouvelle politique économique » soviétique lancée par Lénine en URSS, qui eut lieu de 1921 à 1928, et qui était destinée par un retour provisoire et partiel au capitalisme à assurer un développement économique quantitatif de base, nécessaire au saut qualitatif vers le socialisme. Les questions qui se posent maintenant, que cette théorisation reflète ou non les intentions qui étaient dans les têtes des différentes générations et courants parmi les dirigeants chinois qui ont guidé le pays depuis, c’est de savoir si cette « NEP » sera encore longue, ou alors définitive, au-delà des inflexions récentes vers le renforcement du contrôle de l'État sur l’économie et de la lutte contre l’embourgeoisement moral dans le parti.

Il existe une lutte des classes économique aiguë en Chine actuelle, qui a contribué avec des grèves, des manifestations et même des émeutes, en plus de la pression des ennemis extérieurs, à la réorientation de la politique du parti au pouvoir vers la hausse des revenus, la généralisation de la couverture sociale et l’éradication de la pauvreté absolue, et un retour vers davantage d'égalité sociale – et aussi vers une prise en compte radicale des questions environnementales - politique qui se revendique de plus en plus officiellement comme socialiste, à partir des années 2010 et de la prise de direction de Xi Jinping. Il faut remarquer d’ailleurs que les capitalistes qui exploitent le plus le prolétariat chinois sont les détenteurs de capitaux chinois d’outre-mer, les taïwanais, les étrangers, les multinationales, et leurs fournisseurs. En un mot, le capital global.

Mais les théoriciens officiels chinois, tout en dénonçant des dérives, plus morales que politiques, qui mettent en danger l’hégémonie du parti, tendent à suggérer que l’ensemble de l’évolution économique et politique chinoise depuis 1979, ou même depuis 1949, est le développement d’un plan harmonieux qui se corrige au fur et à mesure que les problèmes apparaissent, de manière pragmatique, sans véritable contradiction.

Dans le Sud global, il existe en effet une pression extérieure pour maintenir la bourgeoisie nationale « en cage » pour l’intérêt commun, pour maintenir les deux premiers critères du socialisme dans les pays où le pouvoir politique est véritablement engagé dans la voie du développement social. C’est la pression de l’impérialisme. La néo-bourgeoisie du Sud doit se rendre à l’évidence : il n’y a pas de place pour elle dans les plans de l’Empire global à direction anglo-saxonne pour se maintenir en place coûte que coûte malgré son déclin objectif, et elle doit trouver un compromis politique avec les classes ouvrières et paysannes, et avec le nombreux peuple urbain des services plus ou moins informels dans les nouvelles métropoles.

Reste à savoir si le PCC reflète, et dans quelle mesure il reflète les intérêts d’une néobourgeoisie chinoise, ou des capitalistes chinois, dont les propriétés et leur transmission semblent fragiles devant les impératifs politiques. Existe-t-il en Chine cette réelle bourgeoisie qui est si solidement constituée chez nous, appuyée sur des biens financiers et immobiliers transmis sans aléas d’une génération à l’autre ? Ou au contraire un capitalisme de l’apparence, et un socialisme implicite des mentalités – c’est bien le sens des accusations des médias occidentaux à l’encontre de la Chine -  où les multimillionnaires sauraient à l’instar de Jack Ma qu’ils ne peuvent que s’effacer devant des exigences politiques tacites mais absolument impératives. Que le Parti communiste chinois puisse intimider et mettre au pas les monopoles de sa "Silicon valley" est une bonne chose. Mais des règles tacites de cette sorte peuvent tacitement changer sans qu’on s’en aperçoive à temps ...

Ainsi en ce moment dans le contexte de la guerre ukrainienne les autorités chinoises tentent de brosser, en relation avec les Russes, une critique morale de l’impérialisme qui esquive la critique du capitalisme comme si c’était un instrument neutre dont on pourrait se servir pour le bien commun de tous les peuples, dans des relations "gagnant -gagnant" dont la théorie remonte à Adam Smith, si l’Occident ne cherchait pas à s’en accaparer les avantages, critique qui ne peut pas en analyser correctement les causes. Au terme de cette logique l’impérialisme serait le péché des blancs occidentaux, riches, catholiques, protestants, juifs, athées. Tant que les potentialités maximales du capitalisme se développent en Occident, les grands encaisseurs de la plus-value au niveau mondial y sont tous effectivement concentrés, et particulièrement dans ses centres financiers, technologiques et culturels, mais il est de plus en plus clair que cette position dominante est perdue, à l’échelle d’une décennie. La question qui se pose est donc : la fin de l’hégémonie de l’Occident signifiera-telle la fin du capitalisme ? Son déplacement, voire son émiettement, peuvent-ils être conduits à leurs termes sans remise en cause fondamentale et consciente du système capitaliste en lui-même ? Et sans cela qu’aurions-nous à y gagner concrètement ?

On en revient là par un détour à la problématique de la Révolution culturelle maoïste, contre les « princes rouges » , ceux qui doivent leur fortune et leur pouvoir à des appuis dans le parti, dont l’actuelle direction a décidé de limiter - mais non de supprimer radicalement comme à l'époque maoïste - les privilèges et les occasions d’enrichissement, selon des modalités parfois difficile à saisir pour qui ne connaît pas les règles implicites qui fonctionnent dans la société chinoise.

On doit remarquer que les défenseurs inconditionnels de la ligne politique courante du parti en Chine deviennent souvent nerveux lorsqu’on évoque le rôle de la classe ouvrière, et tendent en recourant à une sorte de « wokisme » inattendu, à invalider d’avance toute critique sur ce terrain comme une forme de « suprématisme occidental de gauche ». La lutte des classes selon eux aurait été une innovation destructrice importée d’Occident. Or les catégories du marxisme sont scientifiques, objectives, et n’ont rien à voir avec la religion, la nation, le sexe, l’orientation sexuelle, ou la couleur de peau de ceux qui les ont formulées, qui les propagent ou qui les adoptent. Pour le dire tout net, « siniser le marxisme » je ne comprends pas ce que ça veut dire (sauf à dire que si quelqu’un semble avoir réalisé un tel travail d’adaptation, c’est bien Mao). Pour autant que les textes du PCC évoquent les valeurs traditionnelles chinoises, elles semblent converger davantage vers une adaptation consensuelle du confucianisme au néo-kantisme et au libéralisme classique dans la lecture de gauche d’Adam Smith - lecture au demeurant parfaitement possible - que vers une reprise du marxisme à la chinoise de Mao Tsé Toung ou de Chou En Lai, ou même de Deng Xiao Ping.

Pourtant le marxisme en tant que tel semble bien avoir acquis en Chine un statut classique universel qu’aucune autre idée importée du dehors de l’aire culturelle chinoise n’a jamais obtenu, avec la significative exception du bouddhisme, vers le VIIème siècle. En ce sens l’invocation officielle du marxisme comme source de légitimité politique est le signe d’une imprégnation profonde de la société et des masses chinoises qui agit à long terme contre les tentations libérales et occidentalistes, mais aussi contre les tentations conservatrices et traditionalistes, qui réapparaissent régulièrement dans l’appareil politique. Sous la longue NEP, se poursuit en sourdine une longue Révolution culturelle qui d’ailleurs est l’écho de la tradition taoïste de remise en cause de toute autorité, l’autre grande tradition culturelle chinoise remontant à l'Antiquité.

En réalité, l’Empire occidental est bien le dernier empire capitaliste, et il ne peut pas être supplanté sans changer le mode de production mondial. Une victoire militaire ou diplomatique contre lui ne suffira pas à long terme contre l’ennemi intérieur, le capitalisme domestique dont la culture est la même que celle de l’Occident : la culture de la marchandise, du spectacle, de l’enrichissement, du vice et de l’individualisme de masse.

En ce sens on peut dire que l’Empire triplement emboîté (« Five eyes » anglo-saxons et satellites de l'OTAN + UE + G7) est non seulement une formation sociale mais aussi une superstructure mondiale, politique, juridique, et philosophique, qui règne encore partout, mais qui a fait son temps, et que le rôle historique des classes dirigeantes occidentales est maintenant contesté, par le changement objectif des conditions matérielles, dû aux extraordinaires changements techniques, démographiques, et scientifiques qui se sont produits depuis 1945. Dans les autres régions du monde les progrès formidables de l’éducation, dont le contenu qualitatif n’est pas encore rongé de l'intérieur par le trio infernal : consommation, spectacle, et postmodernisme, rendent possible le choix historique : voulons-nous faire la même chose que l’Occident dans un autre costume idéologique traditionnel avec le risque évident de nous diviser pour le partage des dépouilles, ou voulons-nous en surpassant l’Occident, surpasser le capitalisme, qui est l’essence de l’identité de cet imperium brutal sur le reste de monde, cinq fois séculaire ?

Certes nous prenons à la lettre la revendication du socialisme et du marxisme par le PCC. Et ne serait-il que symbolique, il est déjà totalement inacceptable pour l’impérialisme aux abois. Mais nous savons aussi que le grand pays d’Asie ne se fonde pas sur l’idéologie pour choisir ses amis. Notre solidarité avec la Chine se donnera pour tâche de tout faire pour empêcher la guerre de reconquête contre elle qui est préparée - ou rêvée - actuellement en Occident. Mais non d’y trouver un modèle politique.

Malgré l’apparence du contraire due aux ravages du blocus états-unien, c’est plutôt du coté de Cuba que nous pourrons trouver notre inspiration concrète, par affinité culturelle, et peut-être les communistes japonais pourront-ils s’inspirer de leur coté, de la RPD de Corée. Et cela deviendra possible si, et seulement si, les blocus qui entravent le développement du socialisme dans ces deux pays tombent bientôt en désuétude avec la « communauté internationale » qui les met en œuvre, grâce à l’action anti-impérialiste conjuguée des grands pays du Sud et de l'Est.

GQ, 5 novembre 2022, relu le 13 février 2024

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L
Bonjour.<br /> <br /> Merci tout d’abord de cette publication me permettant de préciser la pertinence de la 4ème Voie à partir d’une analyse de classe.<br /> <br /> Vous citez 3 critères. Or le 1er et le 3ème sont contradictoires.<br /> Le 1er, dans votre formulation pleinement réaliste, implique la propriété de certains moyens de production par ce qu’il est convenu d’appeler la Petite Bourgeoisie. Une classe qui dans ce modèle de société serait des plus dynamique.<br /> <br /> Pourtant le 3ème critère énonce la dictature d’un seul parti représentant les prolétaires et les paysans. On supposera ici, ce qui est douteux, que cette représentation soit alignée avec les intérêts de ces deux classes. <br /> Mais la représentation dans un seul parti de toutes les classes ; aux intérêts manifestement contradictoires sur certains points, en particulier la répartition de la plus-value, apparaît impossible.<br /> <br /> Dès lors comment, sur le moyen long terme, concilier une classe Petite Bourgeoise dynamique et son éviction de tout influence sur le pouvoir politique ?<br /> C’est impossible sans la mise en place d’un pouvoir autoritaire. D’autant plus que la classe Petite Bourgeoise concentrera les plus ambitieux, les plus motivés, les plus efficaces aussi.<br /> <br /> C’est là où l’on en arrive fatalement à la 4ème Voie. Celle incorporant dès le départ le jeu entre ces classes. Et cela au travers d’une Constitution taillée sur mesure, car consciente dès l’origine de ces réalités de classes, et donc débarrassée du phantasme de la société sans classes.<br /> <br /> D’ailleurs vous en convenez à votre façon en disant "La néo-bourgeoisie [nationale¬¬¬] du Sud […] doit trouver un compromis politique avec les classes ouvrières et paysannes". J’ajouterai : Et réciproquement.<br /> L’ancrage de ce compromis dans la Constitution est essentiel. D’ailleurs vous le pointez en creux lorsque vous dites : "Mais des règles tacites de cette sorte peuvent tacitement changer sans qu’on s’en aperçoive à temps ..."<br /> <br /> Une solution pourrait être de rendre le fonctionnement de ce parti non-bureaucratique, c’est-à-dire in fine ouvert à toutes les classes, c’est-à-dire encore que les statuts de ce parti soient en quelque sorte calqués sur ceux d’une Constitution sur les principes de la 4ème Voie. Pourquoi pas ?<br /> Les trajectoires historiques réelles sont souvent plus tortueuses que l’imagination des théoriciens.<br /> Toutefois, dans cette éventualité, gageons que le Parti dépérirait pour muter en ce que nous appelons habituellement l’État.<br /> <br /> <br /> Cordialement.<br /> Luc Laforets<br /> <br /> PS : Je me réjouis par ailleurs de votre référence au Tao, car c’est là aussi que m’a conduit mon cheminement.
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