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Réveil Communiste

La Chine et nous. Critique du radicalisme anti-parti

21 Février 2022 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate, #Chine, #Qu'est-ce que la "gauche"

Le texte de Jean Jullien repris sur le blog "à contre air du temps"

Mercredi 16 février 2022, par Jean Julien

 

Dans le blog Médiapart, Jacques Lancier publie la Chine et nous .

En analysant la «Résolution sur les réalisations majeures et le bilan historique des cent années de lutte du parti», Lantier relève quelques aspects positifs de la révolution chinoise, et conclut qu’elle ne nous sera d’aucune utilité dans notre révolution, sinon comme

« lensemble des pays émergents, où se trouvent la grande majorité des travailleurs, comme des partenaires dans la lutte contre le capitalisme. Ceci indépendamment des régimes politiques de ces pays. »

En cent ans, l’histoire du PCC ne se réduit pas aux révolutions nationales démocratiques en cours dans le Tiers Monde, et nous serions des « partenaires » utiles de la révolution prolétarienne mondiale, lorsque nous aurons nous-mêmes accompli davantage de progrès.

Je reprends les points essentiels de son texte, cités en retrait ici, et pour entrer dans le détail ou documenter, des notes sont en fin de texte.

Trois bilans historiques
En cent ans ce texte est le 3ème texte officiel seulement concernant l’histoire du PCC

Bien entendu il y a eu de nombreux bilans dans l’histoire du PCC, pratiquement à chaque congrès, puis dans la correction d’erreurs graves ayant entraîné de sévères et meurtrières défaites dans la guerre révolutionnaire. Mais trois bilans fondamentaux furent établis sous la direction de ses trois principaux dirigeants : Mao Zedong, Deng Xiaoping et Xi Jinping.

Le premier en 1945 et sous la direction de Mao Zedong, dresse le bilan de la révolution et de l’instauration du socialisme.

Le second [1] sous la direction de Deng Xiaoping réactualise en 1981, et fait notamment la part du positif et du négatif sous la direction de Mao Zedong.

Le troisième [2] sous la direction de Xi Jinping reprend l’essentiel des deux premiers mais rejette le « nihilisme historique  » [3]consistant à nier l’œuvre de Mao ou de Deng et à les opposer l’un à l’autre. C’est de ce texte qu’il s’agit.

Contrairement au PCUS après Staline, les grands dirigeants du PCC n’ont pas démoli le travail de leurs prédécesseurs, comme Khrouchtchev, Brejnev et Gorbatchev.

A noter que le dernier bilan a été longuement discuté, y compris en sollicitant les avis extérieurs au PCC. L’objectif était d’apaiser les contradictions entre nostalgiques de la révolution culturelle et libéraux bon teint.

Lancier donne son avis sur des sujets qu’il ne connaît pas
 Il énumère « la triple représentation » [4], « les quatre consciences  [5] », « la quadruple confiance en soi  [6] », le « Plan global en 5 axes  [7] », « les quatre intégralités  [8] » « Les dix grands rapports  [9] » « la division en 3 mondes [10] », un nombre divers de « priorité des priorités  [11] » (P23 c’est l’agriculture), etc… L’ensemble parait lourd même si le texte n’oublie pas de critiquer « les discours creux » !

Or ce sont des notions très importantes ou des analyses approfondies qui ont guidé le PCC pendant des décennies et certainement pas des « discours creux ». Je renvoie aux notes de fin de texte qui en donnent un aperçu et si possible un hyperlien.

Manifestement ou Lancier n’en sait rien ou il s’en moque, donc pour lui c’est « un discours creux ! »

Il reproduit les allégations du New York Times reprises par toute la presse occidentale :
« Zhang Gaoli, le 7ème membre, accusé de viol récemment par la joueuse de tennis Peng Shuai »

Ce mensonge est formellement démenti par l’intéressée elle-même dans les colonnes de l’Equipe du 7 février 2022. Et en réalité le message initial de Peng Shuai [12] ne contient aucune accusation de viol ni d’agression sexuelle.

Pour un socialisme du désordre et du chômage ?
Lorsque la Résolution se félicite d’« Un ordre public préservé, une population qui coule une existence paisible et laborieuse : la stabilité, voilà le miracle social chinois. » P32 n’est-ce pas aussi le genre de miracle espéré par tout capitaliste ?

Voilà un point de vue gauchiste et très éloigné des besoins populaires. Les capitalistes se foutent bien de l’existence paisible et laborieuse du peuple. Si on parle ici du « positionnement de classe » celui de Lancier s’apparente ici à la critique du « bien manger pour tous » revendiqué par Fabien Roussel.

Sur la « condamnation de Mao »

Il est mensonger de parler d’une « condamnation de Mao » et concernant sa critique, elle est plutôt moins sévère que lors du bilan rétrospectif de 1981, dans les parties concernant le grand bond en avant et certains moments de la révolution culturelle, mais qui relevait aussi les aspects positifs dits principaux, ce qui signifie que Lancier ne l’a pas lu. Ce troisième bilan qui porte sur cent années est donc beaucoup plus court, y compris sur les erreurs de Mao Zedong.

En ce qui concerne les aspects positifs ils ne se limitent absolument pas à

« la lutte contre le féodalisme, l’invasion japonaise, la lutte antifasciste, l’impérialisme, en particulier américain lors de la guerre de Corée  »,

ce qui ne serait pas si mal que ça, mais ils comprennent aussi les bases de l’édification du socialisme.

On y lit également ce paragraphe que Lancier a dû prendre aussi pour un « discours creux » :

« La pensée de Mao Zedong a développé et appliqué de manière géniale le marxisme-léninisme dans les conditions de la Chine ; elle constitue un ensemble de principes théoriques ainsi qu’un bilan de l’expérience de la révolution chinoise et de l’édification de la Chine dont la justesse a été démontrée par la pratique. C’est le premier grand pas en avant réalisé dans la sinisation du marxisme. Le principe vital de la pensée de Mao Zedong se retrouve dans chacun de ses constituants, dans sa position, dans ses points de vue, dans sa méthode. Il rayonne surtout dans sa quête de la vérité à partir des faits, dans sa ligne de masse ainsi que dans son insistance sur l’indépendance et l’autonomie. Ces principes ont orienté de manière scientifique le développement de la cause du Parti et du peuple ».

Sur la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne

La révolution culturelle n’a pas été menée « du sommet de l’état  » par le Comité Central, mais déclenchée par Mao Zedong contre des dirigeants du CC du PCC. Elle se référait à sa pensée mais ne l’appliquait pas, et en outre Mao y contredisait des positions qu’il avait auparavant défendues, par exemple sur la résolution des contradictions au sein du peuple. Ainsi les gardes rouges non seulement ne respectèrent pas leur principe « faire la révolution et promouvoir la production », mais étendirent la lutte de classe à des positions extrêmes et commirent réellement des abus et des crimes à l’encontre d’ennemis qui n’en étaient pas. Mao Zedong n’en fut pas directement responsable, bien qu’il ait dit alors que « la révolution n’est pas un dîner de gala ». Han Suyin relate que Zhou Enlai faillit en être victime.

Mao Zedong mit fin lui-même avec Zhou Enlai au mouvement des gardes rouges, d’abord en 1972, puis contre la commune autoproclamée de Shanghai qui instaurait un double pouvoir. Mais ce n’est qu’après sa mort que la bande des quatre fut effectivement arrêtée et condamnée.

Cet épisode de la révolution chinoise, la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne et ses dérives est d’un grand intérêt pratique pour notre propre révolution. Parce qu’elle a servi ici de justification à des thèses et des groupes dits « maoïstes » mais en réalité libertaires, opposés à la notion de dictature du prolétariat dans l’État socialiste, à toute forme d’organisation de l’avant-garde du prolétariat en parti communiste, et continue d’inspirer des courants actuels du style « parti gazeux ». A telle enseigne que Cécile Winter en présentant à la librairie Tropiques son livre préfacé par Alain Badiou « La grande éclaircie de la révolution culturelle chinoise », déclarait :

« La Révolution culturelle a désétatisé la notion de dictature du prolétariat. Elle a mis fin une fois pour toutes (même si la marque de sa « provisoire » défaite se lit dans le retour au parti-État) à la notion d’« État de dictature du prolétariat ». Et préconisait elle-même sur cet exemple une « dictature du prolétariat » locale et des contre-pouvoirs opposés à l’État socialiste, qui auraient selon ses vœux entraîné un dépérissement de l’État avant son heure.

Puis : « il faut des militants communistes, c’est-à-dire des gens itinérants de la pensée politique collective. C’est ça un militant, pour moi. Après la question du parti je l’ai laissée de côté parce que justement elle est complètement secondaire, voire inexistante par rapport à ça »…S’appuyant sur les dérives évidentes de la GRCP, Cécile Winter nie la nécessité du parti communiste et du centralisme démocratique, remplacés par des caciques visionnaires pour guider le peuple, comme la bande des quatre, et à la manière de Mélenchon. Cependant le premier chapitre du petit livre rouge, que brandissaient alors les millions de gardes rouges, s’intitule « Le Parti Communiste » et comporte plusieurs citations sur son indispensable rôle dirigeant. Jamais le peuple chinois ne serait sorti de la misère et de la guerre aujourd’hui, jamais il n’aurait pu préserver son indépendance face à l’impérialisme sans le Parti Communiste Chinois.

Le fait que le PCC n’a toujours comme but que « le renouveau de la nation chinoise », et « rendre l’état plus puissant », buts déjà atteints, n’apparait pas comme une contribution décisive à la lutte des travailleurs partout ailleurs dans le monde. Il pourrait même faire écho aux dérives nationalistes et identitaires qui pointent dans les pays capitalistes occidentaux. Lorsque la position de classe n’est plus à la base des analyses et de l’engagement les risques de chauvinisme ne sont pas loin.
L’objectif communiste du dépérissement de l’état n’est visiblement pas à l’horizon.

Les chinois n’oublient pas cet objectif, Xi rappelle souvent « garder l’objectif final au cœur ». Le bilan dit « Durant ces cent années, le Parti est resté fidèle à sa nature et à son objectif fondamental, à son idéal et à ses convictions ». D’autre part le bilan définit les tâches pour les cent prochaines années, sans préjuger de l’imminence du communisme

Mais comment un parti communiste pourrait-il envisager le « dépérissement de l’État  » alors que la transition du socialisme n’est pas achevée, que les capitalistes sont encore présents, que les « dix rapports » n’ont pas encore été résolus, que le « rêve chinois du grand rajeunissement national » [13] n’est pas encore atteint, que l’impérialisme est à ses portes et pratique une guerre « hors limites » pour casser l’émergence de la Chine ? Lancier confond la défense de la patrie dans le principe « une seule Chine », et le chauvinisme impérialiste ou le « nationalisme » de certains larbins de l’OTAN comme la Pologne ou la Lituanie.

Lancier est apparemment aveugle au fait que l’objectif du PCC est actuellement et pour les décennies à venir, une prospérité commune, une « société de moyenne aisance » nullement atteinte encore.

Ici la critique de Lancier rejoint certaines positions huistes où la transition au communisme est éludée, mais aussi les positions développées par Cécile Winter et Alain Badiou citées plus haut, et plus généralement les conceptions social-démocrates radicales pour lesquelles il ne faut pas opposer le socialisme et la dictature du prolétariat au capitalisme, mais « sauter » directement au communisme.

Pas d’analyse de classe ?
Ce qui frappe d’emblée dans cette Résolution « historique » c’est l’absence d’analyse de classe. 

L’analyse des classes en Chine avait été réalisée dès mars 1926 par Mao Zedong. Depuis la fin de la révolution culturelle, qui avait fait de la lutte des classes dans la société socialiste l’alpha et l’oméga de tout, confondait les contradictions au sein du peuple et celles avec ses ennemis, mis la société chinoise sens dessus dessous et menacé le PCC lui-même, on considère que la lutte des classes existe toujours [voir les rencontres internationales de Vénissieux] mais qu’elle n’est pas la contradiction principale de la société chinoise, redéfinie par le 19e congrès du PCC :

« La principale contradiction dans la société chinoise s’est transformée en celle entre l’aspiration croissante de la population à une vie meilleure et le développement déséquilibré et insuffisant de la Chine ».

Sur la définition du peuple
« Donc seul le peuple, « multi ethnique », et indifférencié existe en Chine. Le problème est que tout le monde, partout, fait référence au peuple : les réactionnaires, les sociaux-démocrates, les populistes, les fascistes, etc. Si on ne caractérise pas le peuple, cela ne dit rien du caractère communiste ou non des propositions faites. »

En ce qui concerne la définition du « peuple » pour le PCC, Mao le dit très clairement, elle n’est pas absolue et abstraite mais historiquement et socialement déterminée : elle dépend de la situation réelle du pays et de son histoire, et non de critères arbitraires [14]. Et cette définition n’a pas changé depuis puisque la définition de Mao Zedong comprend aussi la société socialiste. Mais sur ce sujet et tout en voulant donner des leçons au PCC, Lancier se montre ignorant.

Ce faisant il soulève un problème intéressant : quelle référence choisir pour ce qui nous concerne ? Si on s’inspire de cette définition, tout en considérant notre propre situation, notre tâche actuelle est le remplacement de l’État capitaliste par un État socialiste. Par conséquent dans notre pays le peuple comprend tous ceux et toutes celles qui ont intérêt réel au remplacement du capitalisme par le socialisme, qui s’opposent au capitalisme et non à son abolition, tandis que les ennemis du peuple sont ceux qui s’opposent à la révolution prolétarienne

Fin de la lutte des classes ?
« En décembre 1978, le 3e plénum du XIe Comité central du Parti a catégoriquement mis fin à « l’axe de la lutte de classes » nous dit la Résolution P9. Notons que cette idée de développer préalablement les forces productives avant de prétendre pouvoir faire la révolution socialiste était défendue par les Mencheviks contre les Bolcheviks avant 1917 en URSS.

Cette comparaison ne vaut rien, il s’agit de la Chine issue du féodalisme, encore dans le tiers monde, qui a vaincu les classes exploiteuses et qui a déjà établi la base du socialisme. Dans son cas il importait de donner à manger à toute sa population, la sortir de la pauvreté, l’instruire, la soigner, développer l’industrie, le commerce, la technologie, etc. suivant en cela les indications de Marx dans le Manifeste :

« Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’État, c’est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives »

Inversement « l’axe de la lutte des classes » signifiait que tout tournait autour d’elle, et que les contradictions dans la société socialiste deviennent des contradictions de classe antagonistes, d’où les graves excès de la révolution culturelle. Au contraire Mao lui-même, dans « de la juste solution des contradictions au sein du peuple » insistait sur le règlement pacifique de ces contradictions-là. Il écrivait notamment : « Au sein du peuple, les contradictions entre travailleurs ne sont pas antagonistes et les contradictions entre classe exploitée et classe exploiteuse présentent, outre leur aspect antagoniste, un aspect non antagoniste ». 

C’est très exactement ce qu’on a pu observer dans la mise au pas de certains géants financiers, par le rappel de la loi socialiste assortie de sanctions financières. Le système ‘996’ instauré par Jack Ma a été balayé de la même façon, à la fois par la lutte de classe des employés et par la loi socialiste [15].

Les capitaines d’industrie qui ne suivent pas la loi socialiste sont poursuivis, comme le spéculateur immobilier Evergrande. Contrairement aux prophéties occidentales annonçant une gigantesque bulle financière et l’effondrement de l’économie chinoise, cette société n’a pas été considérée comme « too big to fail » mais a dû régler ses dettes en vendant des actifs. Elle a dû se plier au principe « l’immobilier n’est pas fait pour spéculer mais pour se loger », et les prix des logements ont baissé.

Mais plus récemment la sixième session plénière du CCDI a publié un communiqué le 20 janvier, mentionnant plusieurs priorités pour 2022 dont : ’Maintenir une force puissante pour s’opposer à la corruption et la punir, et pousser sans relâche la lutte anticorruption de plus en plus loin. ’ Il y est question de ’ s’efforcer d’enquêter sur la corruption à l’origine de l’expansion désordonnée du capital, des monopoles de plate-forme et d’autres actes, et de couper les liens de collusion entre le pouvoir et le capital ’. C’est-à-dire « couper les liens » qui permettraient aux capitalistes de se reconstituer en classe pour soi.

La lutte des classes dans la société socialiste, mais surtout la façon de résoudre ces contradictions est un sujet très important qui ressort des deux expériences du socialisme en URSS et en Chine. L’expérience de la restauration du capitalisme en URSS est régulièrement rappelée en Chine.

Empêcher la bourgeoisie de reprendre le pouvoir
« comment faire pour que la bourgeoisie ne reprenne pas le pouvoir au sein même de la société socialiste ? »
« L’auto révolution » du parti est probablement un lointain écho des préoccupations de régénérescence du parti lors de la révolution culturelle lancée par Mao. 
« La lutte contre la corruption ne va pas jusqu’à la lutte contre les inégalités ! Elle peut ainsi apparaître comme un prétexte utilisé par une équipe pour en éliminer une autre ». 

La lutte contre les écarts prohibitifs des revenus a été mise en avant par Xi Jinping très récemment, mais les inégalités subsistent dans la société socialiste en vertu du principe « A chacun selon son travail ». Par contre je renvoie à la lutte contre la corruption des fonctionnaires, à celle contre les monopoles, à l’étude du marxisme, etc. Lancier n’en tient absolument aucun compte ou insinue cette tarte à la crème du ‘Monde’ que c’est une lutte de clans. Il ne s’agit pas d’un « lointain écho ». Le site théorique du PCC publiait au premier janvier cet article de Wang Weiguang « Oser l’auto-révolution : un signe distinctif du Parti communiste chinois qui le distingue des autres partis politiques ». On y lit entre autres ce que Xi Jinping a souligné : « Le peuple voit souvent très clairement certains problèmes en suspens au sein du Parti. Les membres et les cadres du parti doivent être évalués par les masses et testés par la pratique pour savoir si leur intention initiale a changé et si leur mission est fermement ancrée dans leur mémoire. Nous ne pouvons pas fermer nos portes pour nous engager dans l’auto-révolution, mais nous devons écouter davantage les opinions du peuple et accepter consciemment sa supervision. »

Le dernier bilan historique rappelle aussi les mouvements Sanfan et Woufan.

L’éditorial du Renmin Ribao du 17/06/1966, au tout début de la révolution culturelle, indiquait que : « Le mouvement sanfan (contre la concussion, le gaspillage et la bureaucratie dans les institutions gouvernementales et les entreprises d’État) et le mouvement woufan (contre la remise de pots-de-vin, la fraude fiscale, le détournement des biens de l’État, la fraude dans l’exécution des contrats d’État et le vol des informations économiques provenant de sources gouvernementales parmi les industriels et les commerçants privés), qui ont eu lieu en 1952, ont marqué la première étape de la grande lutte menée par le prolétariat, sous la direction du Parti, contre la bourgeoisie et ses représentants au sein et en dehors du Parti, au lendemain de la fondation de la République populaire de Chine. »

Il s’agit bien à présent de la poursuite de la lutte de classe dans la société socialiste, mais contrairement à la révolution culturelle et à ses dérives, elle ne vise pas un nombre d’ennemis inconsidéré mais certains éléments corrompus et quelle que soit leur position dans la hiérarchie, en « combattant les tigres », en « écrasant les mouches » et en « chassant les renards ».

Elle n’est pas dirigée par un double pouvoir de l’extérieur du PCC mais par lui-même avec l’aide des masses contre les cadres pratiquant l’hédonisme, c’est bien une auto-révolution.

Enfin et contrairement aussi à la révolution culturelle, elle s’appuie sur la loi, c’est-à-dire que les condamnations sont circonstanciées et prouvées, et non gratuites.

Cette auto-révolution et cette capacité d’autocritique, seul un parti révolutionnaire en est capable parce que ses membres n’y ont pas d’intérêt personnel à défendre mais doivent « servir le peuple »

L’indépendance de la révolution chinoise et sa relation avec la révolution mondiale
Par ailleurs il n’est pas à une contradiction près : « la révolution socialiste… fruit d’un effort titanesque réalisé sans aide extérieure » et plus loin « les salves de la Révolution d’Octobre ont apporté à la Chine le marxisme-léninisme »

Oui la révolution chinoise est bien le « fruit d’un effort titanesque réalisé sans aide extérieure ». Personne ne l’a aidée dans des combats qui ont duré vingt ans, où le Kuomintang lançait sans cesse ses campagnes « d’encerclement et d’anéantissement » : l’expédition du nord, la guerre révolutionnaire agraire, la longue marche, l’établissement des bases rouges, puis la guerre de résistance contre l’envahisseur japonais et la guerre de Libération nationale, où le PCC a obligé Chang Kai Chek à combattre les japonais, puis enfin l’élimination de la bourgeoisie compradore, réfugiée à Taïwan. Est-ce que Lancier a étudié cette révolution ?

Oui aussi « les salves de la Révolution d’Octobre ont apporté à la Chine le marxisme-léninisme », entre le mouvement du 4 mai 1919 et la création du PCC en 1921, c’est un fait évident et parler d’« aide extérieure » est jouer sur les mots. C’est en appliquant le marxisme-léninisme à la réalité chinoise que le PCC a pu accomplir cette révolution. Et cette « sinisation » du marxisme est un aspect important.

Que signifie la « sinisation du marxisme » ?
« Siniser le marxisme » reviendrait à nationaliser l’internationalisme ! Pas tout à fait dans le prolongement de l’injonction de Marx : « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! ».

Siniser le marxisme signifie l’adapter à la situation matérielle et historique de la Chine. Le bilan de 2021 dit par exemple : « Durant les luttes révolutionnaires, au terme d’une quête ardue et au prix d’immenses sacrifices, les communistes chinois représentés par le camarade Mao Zedong ont réalisé une synthèse théorique unique en combinant les principes fondamentaux du marxisme-léninisme avec la réalité chinoise et trouvé la bonne voie révolutionnaire : encercler les villes à partir des campagnes et prendre le pouvoir par la lutte armée. Ainsi est née la pensée de Mao Zedong qui a indiqué la direction à suivre pour faire triompher la révolution de démocratie nouvelle ».

Cette révolution de Démocratie Nouvelle parue en janvier 1940 est un des textes majeurs du PCC et de Mao Zedong.

Son troisième chapitre intitulé « les particularités historiques de la Chine » démontre le rapport dialectique entre la révolution démocratique et la révolution socialiste, dont le processus a été suivi par la révolution chinoise, pays semi-colonial et semi-féodal.

Et le chapitre suivant « La révolution chinoise est une partie de la révolution mondiale » rappelle le lien entre la révolution nationale des colonies et la révolution prolétarienne, ce qui concerne non seulement la révolution chinoise mais toutes les nations et les peuples soumis aux mêmes conditions. De sorte que le processus spécifique de la sinisation du marxisme constitue une trame générale, s’adaptant spécifiquement à chaque pays colonisé dans les conditions qui lui sont propres.

Dans les conclusions de la Résolution de 2021 on lit aussi :
« Le marxisme est la pensée fondamentale qui informe le développement et la montée en puissance de notre parti et de notre pays. La doctrine marxiste n’est pas un dogme, mais un guide en vue de l’action. C’est pourquoi elle doit emboîter le pas au progrès de la pratique ; c’est pourquoi elle a dû se siniser pour s’enraciner dans le sol chinois et fleurir dans le cœur des Chinois. Si le Parti a réussi là où d’autres forces politiques ont échoué, s’il a pu diriger le peuple, à travers de multiples tâtonnements, échecs et initiatives, dans la réalisation de tâches d’une grande difficulté, c’est qu’il a su libérer sa pensée, faire preuve d’objectivité, avancer avec son temps, rechercher la vérité et l’efficacité, associer les principes fondamentaux du marxisme à la réalité concrète de la Chine et à la brillante culture traditionnelle chinoise, considérer la pratique comme le critère unique de la vérité, partir en toute chose des faits, répondre à temps aux questions de l’époque et du peuple, et faire avancer sans cesse la sinisation et l’actualisation du marxisme ».

Ceci peut valoir pour chaque pays. Aussi bien pour un pays du tiers monde dévasté par le terrorisme, ou pour un pays d’Amérique Latine, ou encore pour les USA. A charge pour chaque parti communiste national de réaliser cette adaptation à l’histoire, aux conditions et à l’actualité de son pays.

Dans notre pays la francisation du marxisme serait certainement l’adapter à la situation actuelle d’un vieux pays impérialiste, depuis longtemps centralisé et rentier, mais désindustrialisé et sur le déclin, tant à l’étranger que sur son propre sol. Un exemple flagrant de ce déclin est le renvoi de l’ambassadeur français au Mali. Le socialisme dans notre pays est indissociable de la fin définitive de la présence militaire et des intérêts impérialistes en Afrique, du parasitisme financier français, de la dénonciation des accords de Maastricht, de la reconstitution du tissu industriel, et pour commencer par le rejet de l’OTAN.

Renouveau de la Chine, nationalisme et internationalisme prolétarien
Si le PCC se félicite d’avoir des relations avec plus de 500 organisations politiques dans le monde, on a compris qu’il ne sera pas un guide pour les communistes

Les contacts du PCC avec des partis non communistes ont toujours eu pour objectif de briser l’encerclement idéologique de l’impérialisme contre la Chine, et plus récemment le bashing anti chinois pratiqué par l’hégémonisme US. D’abord en direction de partis bourgeois nationalistes dans le tiers monde, mais aussi en direction de personnalités y compris réactionnaires, intéressées par la culture chinoise comme Raffarin. C’est par exemple la finalité des Amitiés franco-chinoises dont le but est de faire connaître la Chine et non de guider la révolution mondiale. Sur ce point Lancier mélange tout.

Sur les luttes de classe dans le monde, rappelons qu’il s’agit bien dans la « résolution » du bilan de 100 ans du PCC et non du mouvement communiste international. Ensuite le PCC ne s’attribue pas le rôle de « parti père ». Il n’affiche pas son point de vue sur le PCF ou le KKE. C’est aussi une leçon tirée de l’échec dans le mouvement communiste international, conduisant le « parti père » à imposer aux autres une voie exclusive y compris ses propres dérives.

Mais cette attitude constante du PCC pourrait nous faire réfléchir sur un autre comportement fréquent chez nous, de censeurs et de donneurs de leçons ès révolution envers les autres pays, alors que nous n’avons guère avancé en ce domaine. L’histoire du mouvement communiste montre que nos idéaux communs doivent transformer chaque pays en fonction de ses particularités et de son passé, et non y importer des dogmes ou des recettes générales détachés des faits.

« Tous les chemins mènent à Rome » et tous les partis authentiquement communistes dans le monde ont le même but et le même idéal : le communisme. Mais ils sont comme des bateaux qui doivent tirer des bordées ou ouvrir les voiles selon le vent, ou comme des paysans qui travaillent un sol argileux ou dans une garenne, ou comme des ouvriers qui percent de l’aluminium ou de l’acier inoxydable. Chacun doit adapter le marxisme à l’histoire et à la réalité de son pays, et aucun parti ne doit imposer ses vues aux autres. C’est la première leçon du socialisme à la chinoise.

La seconde leçon c’est de dresser le bilan de son action afin de corriger ses erreurs

Si le PCC a écrit « seulement » trois textes majeurs sur son histoire, où en somme-nous en France ? N’avons-nous pas ici et maintenant un bilan à tirer de l’enracinement passé du PCF dans la classe ouvrière, du Programme Commun, de l’Union de la Gauche et d’un certain nombre d’abandon majeurs des principes marxistes-léninistes ?

Troisièmement l’histoire du PCC montre que le socialisme a apporté « des jours heureux » au peuple chinois. Le socialisme c’est la dictature démocratique du prolétariat. Sans elle il est impossible de briser la résistance des exploiteurs, de sortir de la misère et de parvenir à la société sans classe, au communisme.

Et pour finir la révolution chinoise et ces bilans montrent la nécessité d’un parti communiste. « Le Parti Communiste chinois constitue le noyau dirigeant du peuple chinois tout entier. Sans un tel noyau, la cause du socialisme ne saurait triompher » [Mao Zedong - Allocution du 25 mai 1957 – Petit livre rouge – éd. 1972 - chapitre I - p 3]

Sans parti communiste aucun bilan d’aucune action des masses n’est possible. Gilet jaune j’occupe les ronds-points de semaine en semaine et en pure perte. La liquidation du parti communiste, ou le « parti ni vertical ni horizontal mais gazeux » de Jean Luc Mélenchon n’ont qu’un objectif : priver le prolétariat et tout le peuple de leur avant-garde révolutionnaire.

Voir en ligne : sur le blog de mediapart

[1] Voir ce bilan rétrospectif sur les 28 années qui précédèrent la fondation de la République Populaire et sur les 32 années qui ont suivi la fondation de la République Populaire : http://french.beijingreview.com.cn/zt/txt/2011-05/19/content_359311.htm

[2] Résolution du CC du PCC sur les réalisations majeures et le bilan historique des cent années de lutte. Voir : http://french.china.org.cn/china/txt/2021-11/17/content_77877215.htm

[3] Lors de la ’Conférence sur l’étude de l’histoire du parti et la mobilisation de l’éducation’ le 20 février 2021, le secrétaire général du Parti communiste chinois, Xi Jinping, a proposé pour la première fois ’d’établir une vision correcte de l’histoire du parti’ et de s’opposer à diverses formes de nihilisme historique

[4] La triple représentation dite aussi triple représentativité introduite par Jiang Zemin en 2000 représente les exigences du développement es forces productives, la conduite du progrès de la culture chinoise avancée et les intérêts fondamentaux du peuple chinois. Elle rappelait aussi « la nécessité pour le PCC de rester le détachement d’avant-garde de la classe ouvrière »et la« continuation du marxisme-léninisme, de la pensée Mao Zedong et de la théorie de Deng Xiaoping ». Elle inclut la « grande majorité du peuple de Chine » y compris les hommes d’affaires et les dirigeants d’entreprises privées, qui sont susceptibles d’entrer dans le PCC. Mais ça ne les protège pas davantage puisque Jack Ma était membre du PCC.

[7] En 2012 – plan pour l’édification du socialisme dans les domaines de l’économie, de la politique, de la culture, du social et de l’écologie.

[8] En 2014 - édification intégrale de la société de moyenne aisance, approfondissement intégral de la réforme, promotion intégrale de la gouvernance de l’Etat en vertu de la loi et application intégrale d’une discipline rigoureuse dans les rangs du Parti.

[9] Mao Zedong 1956 – ‘Sur les dix grands rapports’  : Contradictions entre industrie lourde et agriculture /industrie légère, entre industrie des régions côtières et de l’intérieur, entre édification économique et édification de la défense nationale, entre état, unités de production et producteurs, entre administrations centrale et locales, entre Hans et minorités nationales, entre parti communiste et partis non communistes, entre révolution et contre-révolution, entre le juste et le faux, entre la Chine et les autres pays.

[10] Mao Zedong – présentée par Deng Xiaoping en 1974 à l’ONU. Rapports dialectiques entre le premier monde hégémoniste, les pays impérialistes du second monde et le tiers monde. Cette théorie est toujours d’actualité.

[11] 2017 – XIXe congrès du PCC , chapitre V, et § 3 : « Du fait que les problèmes liés à l’agriculture, aux paysans et aux régions rurales revêtent une importance fondamentale pour l’économie nationale et la vie de la population, nous devons toujours considérer les solutions à ces problèmes comme ’la priorité des priorités’ du travail du Parti ».

[12] Extrait en cause dans la lettre : … « Cet après-midi-là, je n’étais pas d’accord et j’ai continué à pleurer. J’ai dîné avec toi et tata Kang Jie ensemble. Tu as dit que l’univers est très très grand. La terre n’est qu’un grain de sable dans l’univers, et nous, les êtres humains, sommes plus petits qu’un grain de sable. Tu as dit beaucoup plus que cela, et le but était essentiellement de me persuader de baisser ma garde. Après le dîner, je n’étais toujours pas disposée à avoir des relations sexuelles. Tu as dit que tu me détestais. Tu as dit que pendant ces sept années, tu ne m’avais jamais oubliée, et que tu me traiterais bien etc... J’étais terrifiée et anxieuse. Compte tenu de l’affection que j’avais pour toi il y a sept ans, j’ai accepté... oui, nous avons couché ensemble. »…

[13] Il s’agit de la réunification complète de la Chine, rêvée par Sun Yat Sen en 1911 face au dépeçage colonial de la Chine, et en particulier la réunification de l’île de Taïwan qui sera abordée au XXe congrès.

[14] Mao Zedong – 1957 - De la juste solution des contradictions au sein du peuple :

« Nous sommes en présence de deux types de contradictions sociales : les contradictions entre nous et nos ennemis et les contradictions au sein du peuple. Elles sont de caractères tout à fait différents. Pour avoir une connaissance juste de ces deux types de contradictions, il est tout d’abord nécessaire de préciser ce qu’il faut entendre par ’peuple’ et par ’ennemis’.

La notion de ’peuple’ prend un sens différent selon les pays et selon les périodes de leur histoire. Prenons l’exemple de notre pays.

Au cours de la Guerre de Résistance contre le Japon, toutes les classes et couches sociales et tous les groupes sociaux opposés au Japon faisaient partie du peuple, tandis que les impérialistes japonais, les traîtres et les éléments pro-japonais étaient les ennemis du peuple.

Pendant la Guerre de Libération, les ennemis du peuple étaient les impérialistes américains et leurs laquais la bourgeoisie bureaucratique, les propriétaires fonciers et les réactionnaires du Kuomintang qui représentaient ces deux classes, alors que toutes les classes et couches sociales et tous les groupes sociaux qui combattaient ces ennemis faisaient partie du peuple.

A l’étape actuelle, qui est la période de l’édification socialiste, toutes les classes et couches sociales, tous les groupes sociaux qui approuvent et soutiennent cette édification, et y participent, forment le peuple, alors que toutes les forces sociales et tous les groupes sociaux qui s’opposent à la révolution socialiste, qui sont hostiles à l’édification socialiste ou s’appliquent à la saboter, sont les ennemis du peuple.

Les contradictions entre nous et nos ennemis sont des contradictions antagonistes.

Au sein du peuple, les contradictions entre travailleurs ne sont pas antagonistes et les contradictions entre classe exploitée et classe exploiteuse présentent, outre leur aspect antagoniste, un aspect non antagoniste »

[15] Rythme de travail 9h/21h et 6 jours par semaine dans les entreprises de l’informatique. Le droit du travail chinois prévoit 40h par semaine et li

mite les heures supplémentaires à 36 par mois.

Source: https://lepcf.fr/La-Chine-et-nous

A propos de l'importante contribution de Jean Julien « La Chine et nous : Critique du radicalisme anti parti »
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