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Réveil Communiste

Charité complice

8 Décembre 2021 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Economie, #Qu'est-ce que la "gauche", #classe ouvrière, #Positions

Charité complice

Texte (années 80?) transmis par Bruni Drweski,

 

Cette charité, complice...

 

Nous allons, aujourd’hui, sur un aspect douloureux de certaines conditions humaines présentes, tenir un propos qui, à d ’aucuns, pourra paraître toucher à l’incongruité. Nous dirons, en effet, tout haut, ce que beaucoup disent tout bas, ou se contentent seulement de penser, mais auxquels le respect des conformismes, ou la crainte d’interprétations malveillantes, imposent de se taire. Notre audace est venue à la suite d ’un appel entendu par hasard. Il était lancé par haut-parleur d ’un stand installé devant une grande surface d ’une petite cité industrieuse et émanait d ’animateurs de “ resto du cœur” — comme il aurait pu être lancé par les témoins d ’Emmaüs, l’Armée du Salut, ou une autre de ces “ œuvres caritatives — dérisoire parade à nos tristes circonstances actuelles, mais que les médias, pour des raisons qui sont loin d ’être désintéressées — mettent complaisamment à la mode. Il s’adressait à cette clientèle de supermarché, qui entrait et sortait, chariot plein de ces gourmandes marchandises qui alimentent la vie de tous les jours. Et, il disait : “ MM., Mmes, vous allez faire ou vous avez fait votre ravitaillement. Pensez qu’il y a, dans notre ville, plus de 200 chômeurs qui ne touchent pas plus de 2 000 F par mois. Loyer et charges de familles diverses réglées, que leur reste-t-il pour vivre, simplement pour manger ? Rien... rien... C’est pourquoi, etc.” Et d ’inviter aux dons et contributions pour soutenir “ l’action de charité” que constitue, en l’occurrence, les restaurants du cœur. Attendrissement, pitié (le mot est déjà insupportable !), honte, peut-être, du nanti à l’évocation de la misère, sont des motifs qui incitent à répondre à de telles invitations. Soit. Mais, à condition qu’une réflexion profonde sur la situation ainsi créée et sur ses causes véritables prolonge l’élan du geste instinctif et que d ’autres actions suivent... Car, enfin, qu’avons-nous envie de crier à ceux qui lançaient un appel en ces termes ? Nous avions envie de crier : “ mais, adressez vous donc, d ’abord, au Gouvernement et à l’actuelle majorité, dont les prétentions à supprimer le chômage ont abouti à une augmentation de 1 % du nombre de chômeurs, en décembre ; adressez vous à ceux-là qui favorisent outrageusement les privilégiés ; qui faci­litent les licenciements par les patrons ; qui, au nom d ’un libéralisme que ne désavoueraient pas les Maîtres de Forges du XIXe siècle ; multiplient les profits capitalistes et s ’opposent, au nom de l’austérité... des autres, aux plus légitimes revendications des travailleurs. Les “nouveaux pauvres” , pour lesquels vous sollicitez les générosités particulières, ce sont ce Gouvernement, cette Majorité, qui les génèrent par leur politique” . Mais, cette réplique lancée, nous appelons à la réflexion sur le développement d ’un phénomène, encouragé par le Pouvoir — qui y trouve évidemment son compte — et qui est d’autant plus grave qu’il risque de s’intégrer insidieusement aux habitudes de vivre des jeunes générations. Ce phénomène est celui de la substitution de la charité à la solidarité Nationale pour aider les déshérités ; c’est celui qui tend à secourir “ évangéliquement” des cas particuliers au lieu de s’attaquer politiquement et scientifiquement aux causes générales de la misère. Car, ce ne sont pas les appels à cette charité — si désintéressés soient-ils — et ils sont loin de l’être toujours qui permettront de résoudre notre crise de société. Au contraire : l’exercice de la charité finit par occulter la prise de conscience des problèmes réels et des responsabilités fondamentales ; il donne une bonne conscience qui ne cherche pas plus loin que le geste accompli. Par ailleurs, chez ceux qui en bénéficient, le sentiment de reconnaissance que suscite l’action caritative, altère la recherche des véritables causes de leur condition et contribue à créer un climat défavorable à la réalisation, avec leurs compagnons de misère, d ’une action unitaire revendicatrice. Certains même, par sentiment de dignité dans le malheur, refusent cette seule solution du “ secours” , offerte à leur sort et se raidissent dans un désespoir qui épuise la révolte. C’est cela que les entreprises seulement charitables, outre qu’elles sont limitées dans le temps et dans l’espace, ont un caractère nocif. Caractère nocif? ... Pas pour tous... Ce n’est pas par hasard — ou par scrupule — que les Chirac et consorts feignent de leur apporter un appui moral et de les encourager juste en ce qu’il faut. Elles apparaissent comme un colmatage des conséquences de l’attitude réactionnaire du Pouvoir ‘‘libéral” qui peut développer, avec un égoïsme tranquille, sa politique de mise au pas des exploités, travailleurs, retraités, etc... et renforcer l’édification d ’une société où la misère se développe paradoxalement avec l’abondance. Et l’Eglise — ou les Eglises — y trouvent également leur compte par la propagande qu’elles se font en se présentant comme des Institutions secourables par excellence et en œuvrant ainsi pour leur objectif essentiel : la cause de leur Dieu... La charité est donc objectivement complice de la réaction. Et, n ’allons-nous pas revenir au temps où les désespoirs du peuple ne pouvait chercher de soulagement que dans les secours individuels et, surtout, dans ces Eglises qui apparaissent comme l’unique recours contre les infortunes du sort ou des duretés du Pouvoir ? Avant 1789, les principales missions à caractère social, comme l’Assistance, les hospices, l’enseignement lui-même, relevaient de la seule initiative privée et, en pratique, c’est l’Eglise qui en assumait le monopole, au nom de la vertu théologale de la charité... La Révolution française renverse ce système à efficacité très limitée et qui favorisait privilèges, arbitraires et atteintes à la liberté de conscience. Toute l’évolution de notre Droit Public, jusq u ’à nos jours, tendit alors à associer la Nation tout entière aux entreprises sociales et à substituer la notion de solidarité à celle de charité ; à aider les plus défavorisés par des contributions proportionnelles ou progressives aux revenus de chacun. Cette évolution va-t-elle être entièrement renversée et le libéralisme exaspéré qu’on nous prône va-t-il nous ramener deux siècles en arrière... cela, ironie tragique, à la veille de la célébration du bicentenaire de la Révolution française ! L’égalité, la fraternité, vont-elles devoir s ’effacer devant l’incroyable retour de la condescendance, de la pitié et de la sélection ? A l’humanité solidaire, rationnelle, confiante en elle-même seulement, et attachée au perfectionnement de l’individu et à l’amélioration de la société, va-t-on substituer la “ communauté paroissiale” qui choisit ses pauvres, les disciplines et dont la finalité essentielle se réfugie dans l’Ordre moral... ou dans le ciel ? Des jeunes, bien attentionnés, mais abusés par tant de confusions entre te n u e s , s’engouffrent dans cette voie qui les mènent aux pires impasses morales et matérielles... Mais, n ’est-ce pas ce qu’on recherche ? Certes, on va me dire : allez vous alors refuser, dans l’immédiat, de secourir les malheureux sous prétexte q u ’il appartient à la puissance publique de créer les conditions qui empêcheront ou restreigneront la misère ?. L’argument est facile. Nous ne répugnons pas à donner, mais nous demandons à ce qu’on ait conscience que ce n ’est, là, qu’un geste de circonstance et à ce qu’on dénonce, en même temps, le système qui le rend nécessaire... A une autre dimension, la situation est la même pour le Tiers Monde, envers lequel les Nations favorisées se comportent comme notre Gouvernement et les privilégiés vis-à-vis des travailleurs. Et, l’action d ’une Térésa ne fait que souligner l’ampleur des problèmes et l’impuissance de la méthode charitable, en y ajoutant l’aberrante contradiction de l’Eglise qui, dans un pays où la surpopulation est une des causes principales de la misère, s’oppose à la contraception artificielle. Nous voulons un autre monde. Un monde d ’où serait éliminées progressivement toutes les causes d ’aliénations économiques et sociales ; où la seule recherche du profit particulier ne constituera plus la dynamique essentielle, mais qui puisera toutes ses forces et mettra tous ses espoirs dans une volonté de progrès collectifs et de production de richesses également partagées. Nous voulons une société dont les rouages ne provoquent pas, de par leur nature même, comme dans la nôtre — des inégalités et n ’exigent pas des chômeurs et des pauvres pour assurer sa prospérité. Nous ne voulons plus connaître la pitié qui fait donner ou l’humiliation quand on reçoit. Nous ne voulons pas d ’une société où la dignité humaine est allègrement et constamment bafouée par le Pouvoir, le Patronat, par les médias, parfois même la Justice, comme dans le cas ‘‘Hersant ” , qui va pouvoir étendre ses entreprises, de domestication de la presse et de conditionnement de l’opinion ; d ’une société où l’on restreint les prestations sociales en comptant sur le bon cœur de chacun pour secourir son voisin... C ’est pourquoi la Libre Pensée s’oppose présentement à la politique de privatisation systématique, ainsi qu’au démantèlement des Services Publics qui constituent la meilleure traduction de la solidarité nationale. C ’est pourquoi elle est pour cette solidarité et répudie la charité. C ’est pourquoi elle œuvre, depuis plus d ’un siècle, pour l’émancipation morale des individus, pour l’avènement d ’une cité égalitaire et fraternelle, sans dominants et sans dominés, au sein de laquelle l’argent ne sera plus un critère de considération et de puissance, où la monnaie sera libérée de toute spéculation et ramenée à son seul rôle de moyen d ’échange strictement maîtrisé. Utopie ! nous lancera-t-on. Renan, avant nous, avait répondu que sans utopie il n ’y aurait jamais eu de progrès humain.

 

Roger LABRUSSE

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