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Réveil Communiste

Sur la fabrication américaine de l'État fantoche afghan (1/2)

28 Septembre 2021 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Asie, #Impérialisme, #États-Unis, #Théorie immédiate, #Ce que dit la presse

Sur la fabrication américaine de l'État fantoche afghan (1/2)

Bulletin 445

Sur la fabrication d’un état fantoche

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Ce bulletin est consacré à la traduction par Comaguer d’un article publié par GRAYZONE, un blog étasunien. Cet article très documenté se présente sous la forme d’une biographie assez compète de la vie publique de Ashraf Ghani Président de l’Afghanistan jusqu’au 15 Aout 2021. Son intérêt réside dans le fait qu’à travers le parcours de cet « anthropologue » il nous livre une description sociologique du fonctionnement du système impérialiste et du mode de sélection de ces hauts cadres au service du grand capital international (surtout étasunien) et intellectuellement apatrides. Il est évidemment beaucoup question de THINK TANKS ces organismes qui posent au traducteur une question délicate. Le mot à mot « réservoirs de pensée » n’est pas satisfaisant car cette catégorie très vaste peut rassembler indistinctement séminaires universitaires, réunions de loges maçonniques, cercles philosophiques, comités de rédaction de revues, assemblées paroissiales et ainsi de suite. Non les THINK TANKS, ce texte le confirme, sont des organes collectifs d’élaboration lexicale, conceptuelle et idéologique de la domination impérialiste. Nous avons donc choisi de les nommer TANKS DE LA PENSEE car ils sont des outils de la guerre de classe, des troupes aéroportées qui capturent et soumettent des opinions publiques au bénéfice de l’empire.

Il manque à cet article des précisions sur les investissements miniers d’entreprises étasuniennes en Afghanistan qui ne sont qu’évoqués et laissent pendantes des questions sur les mines exploitées, leur localisation, leur production, les conditions de transport et de sécurité dans un pays en guerre. Les talibans laissaient-ils faire ? Vont-ils continuer à laisser faire, vont-ils nationaliser ?

Une autre question se pose : ce que décrit Ben Norton ne provient que de sources publiques accessibles : livres, conférences, interviews, emails, tweets. Aucun document d’archive n’est exhibé. Donc tous les gouvernements des pays de l’OTAN qui ont participé à l’occupation de l’Afghanistan pendant 20 ans pouvaient savoir et savaient ce qui s’y passait. Les journalistes, experts divers, conseillers, traducteurs, entrepreneurs privés, ONG et autres qu’ils envoyaient sur le terrain savaient aussi ou pouvaient aussi savoir.

Et pourtant pendant ces vingt années il s’est tenu plusieurs conférences internationales de donateurs où il était fait appel à la générosité des Etats occidentaux pour accompagner l’effort de guerre en mentant chaque fois sur les pauvres résultats de ces grosses dépenses (des milliards de dollars au total ) destinés soi disant au progrès social et économique du pays. Les tuyaux par où s’écoulait cette aide devaient être pleins de trous …

Enfin ultime interrogation : le sorcier économique dont il est question dans le texte devenu soudain le bouc émissaire sera-t-il poursuivi pour le détournement de 169 millions de dollars ? Où les a-t-il pris ? Dans les fonds secrets de la Présidence, dans le Trésor public, dans la Banque centrale ? A-t-il des complices ?

Question saugrenues : dans le grand banditisme qu’est aujourd’hui le capitalisme international ce genre de vol est monnaie courante.

Tous les textes en italique qu’il s’agisse de traductions en français de noms d’organismes ou de commentaires explicatifs sont du traducteur (Comaguer)

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Comment les institutions d'élite américaines ont créé le président néolibéral afghan Ashraf Ghani,

qui a volé 169 millions de dollars à son pays.


 

Ben Norton - Grayzone 2 septembre 2021

Avant de voler 169 millions de dollars et de fuir honteusement son État défaillant , le président fantoche de l'Afghanistan Ashraf Ghani a été formé dans des universités américaines d'élite, a reçu la citoyenneté américaine, a été formé à l'économie néolibérale par la Banque mondiale, a été glorifié dans les médias en tant que technocrate "incorruptible", a été coaché par de puissants Tanks de la pensée de Washington comme l'Atlantic Council, et a reçu des prix pour son livre "Fixing Failed States".

Aucun individu n'est plus emblématique de la corruption, de la criminalité et de la pourriture morale au cœur de l'occupation américaine de l'Afghanistan depuis 20 ans que le président Ashraf Ghani.

Alors que les talibans ont pris le contrôle de son pays en août dernier, avançant à la vitesse d'une boule de bowling dévalant une colline escarpée, s'emparant de nombreuses grandes villes sans tirer une seule balle, Ghani a fui honteusement.

Le chef fantoche soutenu par les États-Unis aurait pris la fuite avec 169 millions de dollars qu'il aurait volés dans les caisses publiques. Ghani aurait entassé l'argent dans quatre voitures et un hélicoptère, avant de s'envoler pour les Émirats arabes unis (un des donateurs de l’Atlantic Council), qui lui ont accordé l'asile pour de prétendues raisons "humanitaires".

La corruption du président avait déjà été exposée auparavant. On savait, par exemple, que M. Ghani avait négocié des accords douteux avec son frère et des sociétés privées liées à l'armée américaine, leur permettant d'exploiter les réserves minérales de l'Afghanistan, estimées à 1 000 milliards de dollars. Mais sa sortie de dernière minute a représenté un tout nouveau niveau de trahison.

Les principaux collaborateurs et responsables de Ghani se sont rapidement retournés contre lui. Son ministre de la défense, le général Bismillah Mohammadi, a écrit sur Twitter avec dégoût : "Ils nous ont attaché les mains dans le dos et ont vendu la patrie. Maudit soit l'homme riche et sa bande".

Si la désertion dramatique de Ghani s'impose comme une métaphore brutale de la dépravation de la guerre USA-OTAN en Afghanistan - et de la façon dont elle a rendu une poignée de personnes très, très riches - la pourriture est bien plus profonde. Son ascension au pouvoir a été soigneusement gérée par certains des Tanks de la pensée et des institutions universitaires les plus estimés et les mieux dotés des États-Unis.

En effet, les gouvernements occidentaux et leurs sténographes dans les médias capitalistes ont vécu une véritable histoire d'amour avec Ashraf Ghani. Il était la tête d'affiche de l'exportation du néolibéralisme vers ce qui avait été le territoire des talibans, leur propre Milton Friedman afghan, un fidèle disciple de Francis Fukuyama - qui a fièrement commenté le livre de Ghani.

Washington était ravi du règne de Ghani en Afghanistan, car il avait enfin trouvé une nouvelle façon de mettre en œuvre le programme économique d'Augusto Pinochet, mais sans le coût en termes de relations publiques de la torture et du massacre de dizaines de dissidents dans des stades. Bien sûr, c'est l'occupation militaire étrangère qui a remplacé les escadrons de la mort, les camps de concentration et les assassinats par hélicoptère de Pinochet. Mais la distance entre Ghani et ses protecteurs néocoloniaux a aidé l'OTAN à présenter l'Afghanistan comme un nouveau modèle de démocratie capitaliste, exportable dans d'autres régions du Sud.

Version sud-asiatique des Chicago Boys, Ghani, qui a fait ses études aux États-Unis, croit profondément au pouvoir du marché libre. Pour faire avancer sa vision, il a fondé un Tank de la pensée basé à Washington,  l'Institut pour l'efficacité de l'État, dont le slogan était : "Approches de l'État et du marché centrées sur le citoyen", et qui était expressément dédié à faire l’éloge des merveilles du capitalisme.

Ghani a clairement exposé sa vision néolibérale dogmatique du monde dans un livre primé au titre plutôt comique de "Fixing Failed States" (réparer des Etats en faillite).Dans ce livre de 265 pages le mot « marché » figure 219 fois. On ne saurait trop souligner l'ironie de l'échec de l'État qu'il a personnellement présidé quelques jours seulement après le retrait de l'armée américaine.

La désintégration instantanée et désastreuse du régime fantoche américain à Kaboul a plongé les gouvernements occidentaux et les grands reporters dans une grande excitation. Alors qu'ils cherchaient frénétiquement des coupables, Ghani est apparu comme un bouc émissaire commode.

Ce qui n'a pas été dit, c'est que ces mêmes États membres de l'OTAN et ces mêmes médias avaient, pendant deux décennies, fait l'éloge de Ghani, le décrivant comme un admirable technocrate qui luttait courageusement contre la corruption. Ils ont longtemps été les soutiens enthousiastes du président afghan, mais l'ont jeté sous le bus lorsqu'il est devenu inutile, reconnaissant finalement que Ghani était l'escroc perfide qu'il avait toujours été.

Le cas est instructif, car Ashraf Ghani est un exemple typique des élites néolibérales que l'empire américain sélectionne, cultive et installe au pouvoir pour servir ses intérêts.

Ici dans la version originale une photo du sommet de l'OTAN à Varsovie en 2016, montre (de gauche à droite) le secrétaire britannique à la Défense Michael Fallon, le président américain Barack Obama, le président de l'Afghanistan Ashraf Ghani, le « PDG » de l'Afghanistan Abdullah Abdullah et le secrétaire général de l'OTAN Jens Stoltenberg.


 

Ashraf Ghani, Made in USA

Il n'y a pas de séparation entre le parcours d’Ashraf Ghani et la politique des États-Unis; ils sont impossibles à séparer. Ghani est une fabrication politique fièrement produite aux Etats-Unis.

M. Ghani est né dans une famille riche et influente en Afghanistan. Son père avait travaillé pour la monarchie du pays et avait de bonnes relations politiques. Mais Ghani a quitté son pays natal pour l'Occident dès son plus jeune âge.

Au moment de l'invasion américaine en octobre 2001, Ghani avait vécu la moitié de sa vie aux États-Unis, où il a fait carrière en tant qu'universitaire et bureaucrate impérial. Citoyen américain jusqu'en 2009, Ghani n'a décidé de renoncer à sa citoyenneté que pour pouvoir se présenter à la présidence de l'Afghanistan occupé par les États-Unis. Un coup d'œil à la biographie de Ghani montre comment il a été élevé dans le confort d'institutions américaines d'élite.

La culture américaine de Ghani a commencé lorsqu'il était au lycée dans l'Oregon, où il a obtenu son diplôme en 1967. Il poursuivit ensuite ses études à l'université américaine de Beyrouth, où, comme l'indique le New York Times, Ghani "profite des plages de la Méditerranée, va danser et rencontre" sa femme libano-américaine, Rula.

En 1977, Ghani est retourné aux États-Unis, où il a passé les 24 années suivantes de sa vie. Il a obtenu une maîtrise et un doctorat à l'université d'élite de Columbia, à New York. Son domaine ? L'anthropologie - une discipline profondément infiltrée par les agences d'espionnage américaines et le Pentagone. Dans les années 1980, Ghani a immédiatement trouvé des emplois dans les meilleures écoles : l'université de Californie, Berkeley et Johns Hopkins. Il est également devenu un habitué des médias d'État britanniques, s'imposant comme un commentateur de premier plan des services en dari et en pachtoun de la BBC, liés aux agences de renseignement. En 1985, le gouvernement américain a accordé à Ghani sa prestigieuse bourse Fulbright pour étudier les écoles islamiques au Pakistan.

En 1991, Ghani a décidé de quitter le milieu universitaire pour entrer dans le monde de la politique internationale. Il a rejoint la principale institution chargée de faire respecter l'orthodoxie néolibérale dans le monde : la Banque mondiale. Comme l'a illustré l'économiste politique Michael Hudson, cette institution a servi de bras intellectuel à l'armée américaine. Ghani a travaillé à la Banque mondiale pendant une décennie, supervisant la mise en œuvre de programmes d'ajustement structurel dévastateurs, de mesures d'austérité et de privatisations massives, principalement dans les pays du Sud, mais aussi dans l'ancienne Union soviétique.

Après son retour en Afghanistan en décembre 2001, Ghani a rapidement été nommé ministre des finances du gouvernement fantoche créé par les États-Unis à Kaboul. En tant que ministre des finances jusqu'en 2004, et finalement président de 2014 à 2021, il a utilisé les machinations qu'il avait développées à la Banque mondiale pour imposer le consensus de Washington à son pays.

Le régime que Ghani a aidé les États-Unis à construire était si caricaturalement néolibéral qu'il a créé un poste de haut fonctionnaire appelé "PDG de l'Afghanistan". (Ndt : au lieu et place d’un premier ministre)

Dans les années 2000, avec le soutien de Washington, Ghani a progressivement gravi les échelons du totem politique. En 2005, il a fait un rite de passage technocratique et a prononcé une conférence TED * virale, promettant d'enseigner à son public "Comment reconstruire un État brisé."

* Les conférences TED (Technology, Entertainment and Design) sont une série de conférences organisées au niveau international par la fondation à but non lucratif nord-américaine The Sapling foundation. Elle a pour but, selon son slogan, « de diffuser des idées qui en valent la peine » 

La conférence a fourni un aperçu transparent de l'esprit d'un bureaucrate impérial formé par la Banque mondiale. Ghani a repris l'argument de la "fin de l'histoire" de son mentor Fukuyama, en insistant sur le fait que le capitalisme était devenu la forme incontestable d'organisation sociale dans le monde. Selon lui, la question n'est plus de savoir quel système un pays veut, mais plutôt "quelle forme de capitalisme et quel type de participation démocratique."

Dans un dialecte néolibéral à peine compréhensible, Ghani a déclaré : "Nous devons repenser la notion de capital" et a invité les spectateurs à discuter de "la manière de mobiliser différentes formes de capital pour le projet de construction d’un l'État."

La même année, Ghani a prononcé un discours à la conférence du « European ideas network » (ndt Réseau Européen d'Idées : centre de réflexion créé par le groupe du Parti Populaire Européen au Parlement Européen - droite conservatrice- dont les positions sont souvent relayées en France par l’Institut Montaigne) en sa qualité de nouveau président de l'université de Kaboul, dans lequel il a expliqué plus en détail sa vision du monde.

Faisant l'éloge du "centre-droit", Ghani a déclaré que les institutions impérialistes comme l'OTAN et la Banque mondiale devaient être renforcées afin de défendre "la démocratie et le capitalisme". Il a insisté sur le fait que l'occupation militaire américaine de l'Afghanistan était un modèle qui pouvait être exporté dans le monde entier, dans le cadre d'un "effort global."

Dans son discours, Ghani a également évoqué avec émotion l'époque où il appliquait la "thérapie de choc" néolibérale de Washington dans l'ancienne Union soviétique : "Dans les années 1990 ... la Russie était prête à devenir démocratique et capitaliste et je pense que le reste du monde l'a laissé tomber. J'ai eu le privilège de travailler en Russie pendant cinq ans à cette époque." Ghani était si fier de son travail avec la Banque mondiale à Moscou que, dans sa biographie officielle sur le site Web du gouvernement afghan, il se vantait d'avoir "travaillé directement sur le programme d'ajustement de l'industrie du charbon russe" - en d'autres termes, d'avoir privatisé les énormes réserves énergétiques du géant eurasien.

Alors que Ghani se vantait de ses réalisations dans la Russie post-soviétique, l'UNICEF a publié un rapport en 2001 selon lequel la décennie de privatisations massives imposées à la Russie nouvellement capitaliste a causé une surmortalité stupéfiante de 3,2 millions de personnes, réduit l'espérance de vie de cinq ans et entraîné 18 millions d'enfants dans une pauvreté abjecte, avec des "niveaux élevés de malnutrition infantile". La grande revue médicale Lancet a également constaté que le programme économique créé par les États-Unis a augmenté le taux de mortalité des hommes adultes russes de 12,8 %, en grande partie à cause du taux de chômage stupéfiant de 56,3 % qu'il a déclenché chez les hommes.

Compte tenu de ce bilan odieux, il n'est peut-être pas surprenant que Ghani ait laissé l'Afghanistan avec des taux de pauvreté et de misère qui montent en flèche.

L'universitaire Ashok Swain, professeur de recherche sur la paix et les conflits à l'université d'Uppsala et titulaire de la chaire UNESCO sur la coopération internationale dans le domaine de l'eau, a noté que, pendant les 20 ans d'occupation militaire par les États-Unis et l'OTAN, "le nombre d'Afghans vivant dans la pauvreté a doublé et les zones de culture du pavot ont triplé. Plus d'un tiers des Afghans n'ont pas de nourriture, la moitié pas d'eau potable, deux tiers pas d'électricité."

Qu'ont fait les États-Unis avec leurs 2,3 mille milliards de dollars en Afghanistan en 20 ans ? Le nombre d'Afghans vivant dans la pauvreté a doublé, et les zones de culture du pavot ont triplé. Plus d'un tiers des Afghans n'ont pas de nourriture, la moitié pas d'eau potable, deux tiers pas d'électricité.

- Ashok Swain (@ashoswai) 21 août 2021

La thérapie du marché libre que le président Ghani a enfoncé dans la gorge de l'Afghanistan a eu autant de succès que la thérapie de choc néolibérale que lui et ses collègues de la Banque mondiale avaient imposée à la Russie postsoviétique.

Mais le venin économique de Ghani a trouvé un public enthousiaste dans la soi-disant communauté internationale. Et en 2006, son image mondiale avait atteint de tels sommets qu'il était considéré comme un remplaçant possible du secrétaire général Kofi Annan aux Nations unies.

Pendant ce temps, Ghani recevait d'importantes sommes d'argent des États de l'OTAN et de fondations soutenues par des milliardaires pour créer un groupe de réflexion dont le nom sera à jamais teinté d'ironie.

L'administrateur ultime d'un État défaillant conseille les élites sur la manière de "réparer les États défaillants".

En 2006, Ghani a mis à profit son expérience de la mise en œuvre de politiques "pro-business" dans la Russie postsoviétique pour cofonder un Tank de la pensée appelé "Institute for State Effectiveness" (ISE). (Institut pour l’efficacité de l’Etat)

L'ISE fait sa publicité dans un langage qui aurait pu être extrait d'une brochure du FMI : "Les racines du travail de l'ISE se trouvent dans un programme de la Banque mondiale à la fin des années 1990 qui visait à améliorer les stratégies nationales et la mise en œuvre des programmes. Il se concentrait sur la création de coalitions pour la réforme, la mise en œuvre de politiques à grande échelle et la formation de la prochaine génération de professionnels du développement."

Le slogan du groupe de réflexion se lit aujourd'hui comme une parodie du cliché technocratique : "Approches de l'État et du marché centrées sur le citoyen".

Outre son rôle dans la promotion des réformes néolibérales en Afghanistan, l'ISE a mené des programmes similaires dans 21 pays, dont le Timor oriental, Haïti, le Kenya, le Kosovo, le Népal, le Soudan et l'Ouganda. Dans ces États, le groupe de réflexion dit avoir créé un "cadre permettant de comprendre les fonctions de l'État et l'équilibre entre les gouvernements, les marchés et les populations."

Légalement basé à Washington, l'ISE est financé par le Who's Who des financiers des Tanks de la pensée : Des gouvernements occidentaux (Grande-Bretagne, Allemagne, Australie, Pays-Bas, Canada, Norvège et Danemark), des institutions financières internationales d'élite (Banque mondiale et OCDE) et des fondations d'entreprise liées aux services de renseignement occidentaux et soutenues par des milliardaires (Rockefeller Brothers Fund, Open Society Foundations, Paul Singer Foundation et Carnegie Corporation of New York).

Le cofondateur de Ghani était Clare Lockhart, un enthousiaste du marché libre, ancien banquier d'affaires et ancien de la Banque mondiale, qui a ensuite été conseiller de l'ONU pour le gouvernement afghan créé par l'OTAN et membre du conseil d'administration de l'Asia Foundation, soutenue par la CIA.( ndt :Les organes dirigeants de la Fondation Asia sont truffés d’anciens hauts fonctionnaires, d’anciens officiers généraux et d’anciens diplomates ayant travaillé en Asie.  Elle a des agences dans presque tous les pays d’Asie y compris en Afghanistan et fait travailler des universitaires capitalo-compatibles de ces pays)

L’obsession du marché de Ghani et Lockhart a été résumée dans un partenariat qu'ils ont formé en 2008 entre leur ISE et l'Aspen Institute, un Tank de la pensée néolibéral. Dans le cadre de cet accord, MM. Ghani et Lockhart ont dirigé l'initiative "Market Building Initiative" (Initiative pur la formation d’un marché) d'Aspen, qui, selon eux, "crée un dialogue, des dispositifs et un engagement actif pour aider les pays à mettre en place des économies de marché légitimes" et "vise à mettre en place les chaînes de valeur et les institutions et infrastructures crédibles sous-jacentes pour permettre aux citoyens de participer aux avantages d'un monde globalisé".

Tout romancier cherchant à faire la satire des Tanks de la pensée de Washington aurait pu être critiqué pour sa trop grande perspicacité s'il avait écrit sur un tel Institut pour l'efficacité de l'État. La cerise sur le gâteau de l'absurdité est arrivée en 2008, lorsque Ghani et Lockhart ont détaillé leur vision technocratique du monde dans un livre intitulé "Fixing Failed States : A Framework for Rebuilding a Fractured World". (Un cadre pur rebâtir un monde fracturé)

Le premier texte qui apparaît au revers de la couverture du livre est une présentation du guide idéologique de Ghani : Francis Fukuyama, l'expert qui a tristement déclaré qu'avec le renversement de l'Union soviétique et du bloc socialiste, le monde avait atteint la "fin de l'histoire" et que la société humaine était parfaite sous l'ordre démocratique libéral capitaliste dirigé par Washington.

Après l’hommage à Fukuyama, on trouve un soutien élogieux à l'économiste péruvien de droite Hernando de Soto, auteur de son livre-manifeste "Le mystère du capital : Why Capitalism Triumphs in the West and Fails Everywhere Else" (cocasse : de Soto insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas d'impérialisme). Ce Chicago Boy a élaboré les politiques néolibérales de thérapie de choc du régime dictatorial péruvien d'Alberto Fujimori.

(Ndt Hernando de Soto a été effectivement le conseiller économique du dictateur Alberto Fujimori. Il a fait partie des équipes de campagne de Keiko Fujimori pour les présidentielles de 2011 et 2016. En 2021 le vent de Washington ayant tourné il a pris ses distances et s’est présenté lui-même aux présidentielles. Il est arrivé 4° au premier tour)

Le troisième texte de présentation du livre de Ghani a été rédigé par le vice-président de Goldman Sachs, Robert Hormats, qui a insisté sur le fait que le livre "fournit une analyse brillamment élaborée et extraordinairement précieuse."

"Fixing Failed States" est d'un ennui insupportable et se résume essentiellement à une réitération des 265 pages de la thèse de Ghani : la solution à pratiquement tous les problèmes du monde réside dans les marchés capitalistes, et l'État existe pour gérer et protéger ces marchés.

Dans un style plat et laborieux , Ghani et Lockhart écrivent : "L'établissement de marchés fonctionnels a conduit à la victoire du capitalisme sur ses concurrents en tant que modèle d'organisation économique en exploitant les énergies créatives et entrepreneuriales d'un grand nombre de personnes en tant que parties prenantes de l'économie de marché." Les lecteurs de ce texte néolibéral auraient pu en apprendre autant en feuilletant n'importe quelle brochure de la Banque mondiale.

En plus d'employer 219 fois le mot "marché" ou une variante, le livre contient 159 utilisations des mots "investir", "investissement" ou "investisseur". Il est également truffé de passages maladroits, répétés de manière robotique, comme le suivant :

« S'engager sur ces voies de transition a exigé des efforts pour surmonter la perception que le capitalisme est nécessairement exploiteur et que la relation entre le gouvernement et les entreprises est par nature conflictuelle. Les gouvernements qui ont réussi ont forgé des partenariats entre l'État et le marché afin de créer des ressources pour leurs citoyens : ces partenariats sont à la fois profitables financièrement et supportables politiquement et socialement »

Mettant en lumière leur zèle idéologique, Ghani et Lockhart sont même allés jusqu'à affirmer une "incompatibilité entre capitalisme et corruption". Bien entendu, Ghani a ensuite prouvé à quel point cette affirmation était absurde en vendant son pays à des sociétés américaines dans lesquelles des membres de sa famille avaient investi, en leur fournissant un accès exclusif aux réserves minérales de l'Afghanistan, puis en se réfugiant dans une monarchie du Golfe avec 169 millions de dollars de fonds publics volés.

Mais parmi la classe d'élites insulaires du Beltway (ndt : nom d’une avenue faisant le tour de Washington, ce terme désigne métaphoriquement les affaires qui occupent la classe dirigeante dans la capitale), ce livre risible a été célébré comme un chef-d'œuvre. En 2010, "Fixing Failed States" a valu à Ghani et Lockhart la 50e place convoitée dans la liste des 100 meilleurs penseurs mondiaux de Foreign Policy. Le prestigieux magazine a décrit leur Institute for State Effectiveness (ISE) comme "le groupe de réflexion sur le renforcement de l'État le plus influent au monde".

La Silicon Valley a également été séduite. Google a invité les deux hommes dans ses bureaux de New York pour présenter les conclusions du livre.
 (...)

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