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Réveil Communiste

Sur la littérature révolutionnaire (une critique du romantisme culturel et psychologique)

24 Janvier 2021 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate, #GQ, #Front historique, #Positions, #Art et culture révolutionnaires, #Mille raisons de regretter l'URSS

Sur la littérature révolutionnaire (une critique du romantisme culturel et psychologique)

 

Grands écrivains et grands artistes sont des familiers du pouvoir, sous ses formes successives depuis la préhistoire, et cela ne les empêche pas d’être universels, voir Molière, moyen terme incroyable entre Louis XIV et Louis de Funès.

 

Ce n’est qu’avec l’avènement de la bourgeoisie qu’apparaît une véritable littérature contestataire, oppositionnelle au pouvoir politique. Hosanna, les voici venues, la séparation des pouvoirs, et la reconnaissance du droit d’auteur !

 

Bien que créée à la marge des centres de pouvoir, à la fin du Moyen âge une voix populaire émerge dans les différents dialectes d’Europe : et souvent ces premiers poètes sont les plus grands (Villon, Rabelais, Shakespeare). Souvent la voix populaire est une voix conservatrice, qui exprime la protestation contre les innovations des princes, de la terre comme du ciel.

 

Et pourtant, la littérature populaire, le folklore, les contes proviennent souvent de l’adoption populaire de thèmes développés au voisinages des princes. La littérature populaire est un des lieux d'expression les plus manifestes de la dialectique du maitre et de l'esclave.

 

Une fois la bourgeoisie solidement installée au pouvoir, son expression culturelle devient conservatrice, mais d’une autre manière que la voix du peuple : il s’agit maintenant d’entretenir la confusion.

 

Dans un cas les deux voix fusionnent, dans Don Quichotte, il y a à la fois l'expression de la protestation populaire médiévale et celle de la décadence précoce de la bourgeoisie castillane.

 

La bourgeoise au pouvoir prend ses aises et singe l’aristocratie déchue, mais pour une partie le ton belliqueux et frondeur de ses origines subsiste dans sa littérature de prédilection comme une sorte gage de la qualité esthétique, du génie. Il y a une littérature de gauche qui se ressent comme la continuation des Lumières et du progrès, et qui se représente elle-même comme révolutionnaire, elle l’est parfois, pas toujours volontairement comme chez Dickens, Victor Hugo ou Zola.

 

Mais au XXème siècle, les écrivains célébrés, et auxquels des lecteurs nombreux et de toute provenance reconnaissent le génie, sont de plus en plus souvent des conservateurs politiques et sociaux, comme Dostoïevski ou Kafka, voir des extrémistes de droite, comme Céline ou Hamsun. Au mieux, des apolitiques, comme Faulkner ou Robert Musil.

 

Incidemment, la littérature la moins droitière est celle des États-Unis, parce qu’aux États-Unis il n’existe pas d’idéal esthétique passéiste profondément enraciné. C’est une littérature aventureuse qui convient à l'idéal du capitalisme (à son idéal, mais non à sa réalité), lancée à la poursuite de Moby Dick.

 

C’est à ce stade de la réflexion qu’on se pose la question de la possibilité de la littérature prolétarienne. A priori, il ne pourrait pas en avoir, puisque l’écrivain et l’artiste font partie des talents recrutés par les classes dominantes, et qui ne peuvent pas bénéficier de l’apprentissage et de la reconnaissance publique qui développent ce talent sans la protection de la classe dominante.

 

Mais il existe en-dessous de la culture bourgeoise une importante littérature populaire, qui sans refléter véritablement la subjectivité des gens d’en bas, est écrite à leur intention, dans le contexte de l’accroissement du public scolarisé. Jack London est certainement le maître le plus progressiste de ce style ; le grand écrivain populaire américain ayant été par la suite recouvert et ringardisé par l’expression beatnik petite bourgeoise, du touriste auto-stoppeur, (surtout Kérouac), devenue depuis un plier du conformisme scolaire outre-Atlantique.

 

La bonne littérature populaire (Dumas, Verne, Simenon etc) s’attelait plutôt à la tâche de faire pénétrer une forme adaptée de respect pour les valeurs bourgeoises dans les têtes prolétaires.

 

Mais il existe une littérature prolétarienne dans les pays socialistes, ou qui se développe au sein des partis ouvriers d'autres pays, à l’intention de leurs membres, et de ceux qu’ils influencent. Cette littérature est faite soit par des autodidactes ouvriers, soit par des écrivains déclassés de formation bourgeoise, et elle est bien entendu fort mal vue par les universités. Mais elle ne s’élève pas véritablement au niveau d’originalité et authenticité des grandes voix populaires antérieures au romantisme. Il n’y pas encore eu de Villon ou de Molière prolétarien, quoique que Brecht et même Garcia Marquez s’en approchent dans la mesure du possible sur la scène littéraire dominée par l'édition capitaliste. Mais il y a eu le grand cinéma soviétique, qui peut remplacer avantageusement les bons poèmes et les bons romans qui n'ont pas été écrits à temps.

 

Ou alors, s'ils ont été écrits, indiquez-les moi.

 

La poésie révolutionnaire apparaît en des moments de crise, la poésie est comme l’ont bien vu les formalistes russes et soviétiques, un langage, un langage interne à certains groupes sociaux. Avant de reposer dans les anthologies vouées à suppurer l’ennui dans les salles de classe, la poésie a été le langage courtois des gens de l’élite. Savoir tourner des vers dans la psyché française, du XVème au XIXème siècle, pour reprendre ce concept à Clouscard, était un savoir pratique du plus haut prix.

 

Ce savoir-faire se diffuse simultanément dans toute la société. Pour avoir une idée de la poésie populaire française du XIII au XXème il est bon de retrouver et d’entendre le son des chansons populaires de France, interprétées par Yves Montand vers 1965.

 

Mais il y a eu aussi des moments où le voile de l'idéologie s'est déchiré et où des poètes reconnus parmi les plus grands exprimèrent la voix populaire  : moment romantique anglais, de 1790 à 1830, avec notamment William Blake; moment révolutionnaire français de la période 1848- 1871 avec des interprètes puissants comme Rimbaud et Lautréamont, mais aussi de manière involontaire ou indirecte, Nerval, Baudelaire et Verlaine; âge d’or de la littérature russe (1820 à 1880) . Et sans doute aussi le moment folk de la culture populaire américaine, au tournant des années 1960, avec les figures célébrissimes de Joan Baez et de Bob Dylan aux débuts de leurs carrières.

 

Et maintenant, à quoi peut nous servir toute cette littérature ? L’appréciation et la jouissance directes des qualités esthétiques qu’elle recèle est difficile pour nous qui avons perdu les clefs de compréhension des langages dans lesquels elle a été crée. Quant à la valeur de la distinction sociale qu’elle procurerait, elle est bien évidemment, dès qu’elle est révélée par la critique, une non-valeur : si les poèmes et les romans ne servent qu’à montrer que ceux qui les citent ont du « capital culturel », leur valeur réelle est en effet nulle. Il est étrange que les concepts nihilistes de Bourdieu ait eu tant de succès, et suscité si peu de scandale parmi les professeurs, car en substance ce qu’il a enseigné, c’est que l’essentiel du temps scolaire pour la plupart des gens, au moins après l’âge de quatorze ans, est gâché. S’il dit vrai.

 

Mais l’expérience de l’éducation en URSS pourrait bien lui donner raison en partie, elle qui a thésaurisé précieusement ces valeurs classiques et les a étendues au peuple entier, pour en faire l’adorateur de Pouchkine, Gogol, Tolstoï, Tchekhov, et clandestinement de Dostoïevski, et dont l’issue montre bien que le culte sans critique de la culture du passé produit une intelligentsia d'origine prolétarienne certes massive mais massivement réactionnaire.

 

L‘auteur le plus révolutionnaire de la littérature française, Lautréamont, l’est en ce qu’il contient la critique de la littérature, de toute littérature, et qu'il est parfaitement accessible, "par une jeune fille de quatorze ans" comme il le revendique ; et il est de ce fait même, ce qui ressemble le plus à la source vive d’une esthétique nouvelle. C’est un nettoyeur des Écuries d'Augias du romantisme, sachant que pour nous, petits-bourgeois instruits ou prolétaires culturellement embourgeoisés, toute littérature est romantique. Le romantisme (ou ses avatars plus récents, comme le surréalisme) est ce qui se substitue à la révolution quand elle a échoué et pour garantir son échec futur. Le romantisme n’est qu’enrobage culturel du fascisme, et objet de consommation de plus en plus avarié. En ce sens l'écrivain bourgeois Flaubert a fait une grande œuvre de salubrité révolutionnaire en le critiquant exhaustivement dans ses romans, Madame Bovary et  Éducation Sentimentale.

 

Mais quant à Lautréamont, rien n'a pu le rendre mauvais. On ne peut pas en lire une ligne sans ressentir un incroyable sensation de libération, car il ouvre grand les portes de la prison de l'esthétique littéraire.

 

GQ, 19 avril 2020, relu le 4 janvier 2021

 

PS : on peut définir le romantisme en littérature comme la volonté de fabriquer des mythes artificiellement, par un caprice personnel, alors que les mythes dans leur vérité sont des créations collectives des sociétés toutes entières, à un certain niveau de leur développement. C'est aussi la volonté de relire la littérature du passé, de la ressusciter, mais de la relire en la mythifiant, en refusant délibérément de vouloir la comprendre, de la faire revivre en la falsifiant, et en la faisant servir à des causes douteuses, notamment à la fabrication artificielle de traditions nationalistes.

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