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Réveil Communiste

La Révolution, l'État, la bourgeoisie et les rentiers de la terre

6 Mai 2020 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate, #GQ, #Front historique, #Russie, #Royaume-Uni, #États-Unis, #classe ouvrière

 

La Révolution et l'État, la bourgeoisie et les rentiers de la terre.

Au travers des situations historiques et de l'idéologie révolutionnaire impliquée, en Grande Bretagne, aux États-Unis, en France, en Russie au XIXème siècle.

 

Le but de la révolution prolétarienne annoncée dès 1848 par Karl Marx est la saisie de l'État bourgeois, et sa destruction pour le remplacer par une administration mondiale neutre et rationnelle de tous les besoins humains, à la suite d'une dictature révolutionnaire du nouveau prolétariat ouvrier issu de la révolution industrielle, et dans la pratique en Russie en 1917 quand ce processus a commencé à se réaliser, ce fut la tâche des ouvriers et des soldats, qui constituèrent le moyen terme d'une alliance avec la paysannerie pauvre dont la plupart était issue. Comme on voit, la réalité pratique se distingue de l'épure théorique. Le rôle du soldat, c'est à dire de l'agent armé de l'État entré en dissidence, est décisif dans les révolutions réelles.

 

Beaucoup de révolutionnaires (réels, ou seulement auto-proclamés) considèrent l'État (bourgeois ?) et ses représentants policiers, militaires (et plus rarement juridiques, et pourtant !) comme leurs adversaires principaux, ils parlent beaucoup d'affronter le capital mais dans la pratique, ils ont plutôt affaire aux forces de maintien de l'ordre dans la rue, qui d'ailleurs ne sont pas très méchants avec eux depuis mai 68 [ ceci a commencé à changer en 2016 sous Manuel Valls].

 

Or la révolution en tant que concept est principalement la saisie du pouvoir d'État ; il y a des sens dérivés à ce mot « révolution », (dans l'expression "révolution industrielle" notamment) mais le concept se vide de sens précis s'il ne signifie pas le remplacement du pouvoir politique par un autre qui assume le programme conscient de ce changement. La révolution industrielle est une révolution parce qu'elle implique une transition politique entre le régime de deux classes différentes : les rentiers du sol et les détenteurs du capital industriel (le capital financier servant de moyen terme). S'il n'y a pas quelque part de saisie du pouvoir de l'État, il n'y a de révolution que métaphorique.

 

Mais cette première transition ne peut s'achever que par un compromis, parce que la classe des rentiers est aussi celle de l'État diplomatique, militaire, administratif, juridique, esthétique, dont la bourgeoisie a besoin pour réguler son contrôle de la société. Ou par la reconstitution d'une nouvelle classe de rentiers, sur une autre base (par exemple, sur les titres boursiers des monopoles, et aujourd'hui, sur la propriété des droits intellectuels).

 

Or on peut se demander si plutôt que de s’emparer du pouvoir d'État il ne serait pas plus judicieux de construire à coté de lui une cité future, dont l'éclat et le rayonnement triompherait sans doute pacifiquement du vieux monde ? Les terres classiques de cette tendance utopiste sont les États-Unis où pendant longtemps on pouvait penser qu'il y avait à l'Ouest toute la place pour toutes les utopies. Ils sont aussi la terre classique de la mise en pratique de la théorie de la séparation des pouvoirs, qui suppose que le souverain est en quelque sorte limité par la loi et par la bonne pratique judiciaire et qui apporte avec elle l’idée que le champ de l'action à venir est déjà délimité par une légalité dont les bons principes ne demandent qu'à être élargis à tous. A l'horizon, l’abolition de l'État en tant qu'il est identifié au « government », et une fière anarchie de cow-boys libertariens.

 

La bourgeoise est une ville fille dévote qui rêve de débauche et d'anarchie sur les frontières de la civilisation.

 

L'ultra gauche française de Saint Germain des Prés a eu aussi son rôle à jouer dans cette mise en action de l'utopie contre le réel, Debord y figurait à la fois comme représentant et comme critique de l’Illusion individualiste qu'elle comportait, sa lucidité sur les gauchistes contemporains cessant immédiatement dès qu'il se tournait vers le front réel de la lutte des classes, alors coïncidant avec le front de la guerre froide. Critique des révolutionnaires de salon, il en rajouta par rapport à eux à la suite de Castoriadis, dans les attaques impertinentes et les coups de pieds de l'âne au socialisme réel.

 

L'anarchie de Proudhon et de Bakounine est apparue dans la classe ouvrière tenue sous le talon de fer du capital, mais par une dérive qui tient à la faiblesse de ses bases scientifiques et philosophiques, elle est devenue un prêche individualiste et bourgeois, bourgeois car individualiste. Or l'individualisme est une amnésie volontaire du caractère collectif de l'existence et de la conscience humaine qui ne peut qu'aboutir à l'oubli de la production et de la classe ouvrière, situation idéologique générale actuelle.

 

Étendu à la science, l'individualisme moral devenu méthodologique nie toute causalité non réductible à des intentions individuelles clairement conscientes, dont celle décrite par Marx, celle de la lutte des classes, et réduit toute action révolutionnaire au complot, toute lutte sociale à l'action du crime organisé.

 

Voilà pourquoi l'anarchie est une bavarde sans histoire.

 

Bref, toute action politique qui refuse d'affronter l'État dans le but de le remplacer par un État prolétarien, ou qui nie la possibilité d'un tel État, est vouée à l'échec et à la trahison. On le voit très clairement aujourd'hui à la lumière des recompositions politiques difficiles en cours dans les pays occidentaux depuis 1989 : la gauche anti-étatique, loin d’avoir occupé l'espace politique laissé par la défaite provisoire du socialisme réel s'est muée en une force d'appoint de plus en plus veule au projet de l’impérialisme avançant derrière le drapeau bourgeois des « droits de l'homme ».

 

Il faut en revenir aux sources de l'économisme ou du radicalisme populiste qui tentent de constituer le communisme « à coté » dans le monde du rêve et de l'utopie ; y peut aider la vision et l'analyse du film américain récent (2017) Captain fantastic, qui décrit les déboires d'une famille autonome conduite dans la marginalité par un disciple de Chomsky, en ce qu'il exprime la culture révolutionnaire américaine, et l'acceptation du mythe fondateur de la séparation des pouvoirs comme réalité, qui n'est que la réalité de l'anarchie bourgeoise.

 

Le trotskysme alors doit être compris dans son concept : il est cette praxis du refus de la révolution réelle et donc de son sabotage au moment décisif au nom de l'image utopique d'un communisme sans contradiction. Le trotskysme est un concept, et on le trouve ailleurs que chez les trotskystes patentés, où on va d'ailleurs trouver aussi des communistes réels égarés ou désorientés. Rien n'est simpliste dans ces questions. Trostky lui-même, en 1917, n'est pas trotskyste.

 

Aussi mortifère que le trotskysme, il faudrait traiter dans son concept aussi, le cas du « khrouchtchévisme », dit «  révisionnisme » en langage maoïste (la question de reprendre ce langage doit être discuté, mais il ne semble pas avoir été en Chine parfaitement adéquat), et qu'on nomme plus généralement « opportunisme », mais cette dernière catégorie est plus générale, et de caractère moral plus que politique ; on peut être opportuniste et trotskyste, mais pas trotskyste et khrouchtchevien à la fois. Le khrouchtchevien est un stalinien repenti, un stalinien anti-stalinien, et qui n'a gardé du stalinisme que le mauvais coté, les moyens autoritaires qui ne sont plus justifiées par la grandeur de la fin.

 

Dans le stalinisme (qui n'est que le léninisme appliqué dans la durée par un disciple intelligent confronté à des situations nouvelles et terribles), du point de vue révolutionnaire 90% est bon, et les héritiers des appareils communistes ont conservé finalement le 10% restant.

 

Trotskysme et khrouchtchevisme représentent les deux tendances du refus de la réalité révolutionnaire : avant la révolution, pour l'empêcher, ou après la révolution, pour restaurer le capitalisme.

 

Dans la Théorie du droit, le livre le moins vrai mais le plus significatif de Hegel, on tente de décrire concrètement l’accomplissement impossible par la bourgeoise de la dialectique du progrès historique, et Marx en déplacera la tâche sur la classe ouvrière. Pour lui, les prolétaires seront les seuls à pouvoir réaliser rationnellement l'histoire, mais il ne le peuvent qu'en s'emparant de l'État, dont la société civile bourgeoise fait son existence et son miel. De Hegel à Marx, la réalisation du but de l'histoire passe donc des mains des fonctionnaires à ceux des ouvriers.

 

Hegel est le vrai théoricien rationnel de la bourgeoisie, bien davantage que les néo-kantiens protéiformes qui règnent à l'université, dans la mesure où il traite de l'articulation de la bourgeoisie et de l'État, et que la bourgeoisie malgré l'idéologie anglo-saxonne régnante au début du XIXème siècle, qui en minimise à l'extrême le rôle, est une classe on ne peut plus politique : après tout, c'est bien elle qui venait de réinventer la république et la démocratie, et la guillotine pour les mettre en pratique.

 

Parvenus à ce point il faut revenir un moment sur la théorie de la valeur et rôle de l'État, sous domination bourgeoise puis prolétarienne.

 

La théorie de la valeur marxienne se développe dans un modèle qui fait volontairement abstraction de l'État, et où la concurrence libre est le régulateur universel qui ramène toujours le prix des marchandises à leur valeur, et notamment le salaire, qui est le prix de la force de travail. Et dans le cadre de cette abstraction, se pose le problème de la rente foncière, prélevée sur les profits, (et au nom de quoi? ... et des autres rentes, implicitement), qui ne peut pas être traité avec satisfaction (ni par Smith, ni par Ricardo, ni par Marx) parce que toute rente est en définitive une rente de l'État. La société bourgeoise fonctionne sur le mythe de la suppression de l'État qu'elle ne peut pas supprimer réellement parce qu'elle a besoin de lui pour maintenir la concurrence par la force des lois, qui sinon s'auto-supprime par la formation spontanée de trusts et d'oligopoles dans la logique de la recherche du profit maximum.

 

Marx attaque la bourgeoisie sur son terrain, en acceptant provisoirement de faire abstraction de l'État pour révéler les contradictions internes de l'économie politique. S'il partait d'un modèle plus conforme à la réalité observable à son époque, et encore à la nôtre, où la rente et les restes respectables et renouvelés des classes qu'elle a fait vivre jouent un rôle considérable, l'analyse du capital perdrait sa clarté. Mais cela introduit dans la théorie l'inconvénient de supposer que l'État, qui recrute chez les rentiers, est en quelque sorte déjà supprimé, au moins en idée; et cette suppression n'est possible en fait qu'après le travail de démolition de la dictature du prolétariat.

 

Dans la littérature classique russe (1825 à 1905) la préparation de la Révolution d'Octobre se fait par l'autosuppression de cette classe de rentiers de la terre et de fonctionnaires d'État. Là où cette classe est restée sûre d'elle et ferme sur ses valeurs aristocratiques et esthétiques, en Grande Bretagne et en Allemagne, il n'y a pas eu de révolution, et pas davantage là où cette classe n'existait pas à l'origine, aux États-Unis.

 

Pouchkine, Gogol, Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov et les principaux auteurs classiques russes racontent chacun à leur manière l'épopée suicidaire des rentiers de la terre, qui étaient aussi les fonctionnaires statutaires de l'autocratie du Tsar, confrontés à l'éruption historique du peuple russe. Ils l'expriment dans une œuvre commune provenant du croisement de l'histoire russe avec la culture littérature française issue de la révolution bourgeoise et absorbée comme une éponge par sa classe dominante ... les aristocrates, propriétaires terriens, militaires, juges, placés au-dessus d'un peuple porté à l'insurrection la plus radicale préfigurée par le colossal soulèvement paysan et cosaque de Pougatchev en 1773 sont saisis au vif par la contradiction historique à l'œuvre dans leur immense pays. La plupart d'entre eux travaillera, volontairement ou sans le vouloir à la décomposition de l'État autocratique, et une part minoritaire mais non négligeable participera à la révolution bolchevique.

 

Le prolétariat révolutionnaire n'existe que pour réaliser les aspirations millénaires de l'humanité, qui passent par la suppression de l'État tel qu'il existe depuis l'époque néolithique : une fraction oisive de la société, et ses intellectuels organiques, selon la définition du terme par Gramsci, vit du prélèvement sur le produit du travail de la majorité, et exerce à sa convenance les fonctions militaires, diplomatiques, administratives, judiciaires, culturelles, cultuelles, etc. Le paradoxe est qu'il faut que le prolétariat crée ses propres intellectuels et sa propre couche militaro-politique pour y parvenir, et qu'il ne cesse pas une fois fait de la tenir à l'œil. L'histoire du socialisme est le travail de cette contradiction. Sa première phase (1917 à 1979) pris la forme ingrate mais inévitable de la dictature autoritaire, la suivante en gestation aujourd'hui sera différente. Mais différente dans quel sens? moins autoritaire, voire pas assez, comme au Venezuela en ce moment? ou portée en avant par une vague de justice gigantesque qui ne fera pas le détail et par rapport à laquelle la Révolution culturelle maoïste aura l'air d'avoir été un diner de gala?

GQ, 20 juin - 25 septembre 2018

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