Vincent Christophe Le Roux·dimanche 17 décembre 2017
C'était le 20 octobre dernier à l'espace Saint Michel à Paris à l'occasion de la projection du documentaire « l'Assemblée » réalisé par Mariana Otero pendant les événements « Nuit Debout » du printemps 2016. Frédéric Lordon, qui fut très présent pendant Nuit Debout, a répondu aux questions du public. Il n'y a pas de vidéo mais une prise son de 1h20.
RADIO Parleur vous propose ce passionnant échange en podcast avec l'aimable autorisation de Frédéric Lordon qui a donc fini par concéder cet enregistrement puis sa diffusion publique alors même que dès sa première prise de parole il a expliqué qu'il n'y était pas forcément favorable.
 
Frédéric Lordon est philosophe, économiste et directeur de recherche au CNRS. Il tient un blog intitulé "La pompe à phynance" hébergé sur le Monde diplomatique. Je recommande d’ailleurs tout particulièrement la lecture de son dernier billet intitulé “Une stratégie européenne pour la gauche” publié le 6 novembre
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Comme toujours, Lordon se fait piquant et nous apparaît comme un de ces intellectuels (au sens le plus noble du terme) qui nous pousse collectivement à analyser nos carences et nos tabous.
 
Ici, comme il est question de ce moment politique tout particulier que fut le printemps français « Nuit Debout », il met en cause la dérive vers « l'AG-isme » qu'il qualifie plusieurs fois - et à juste titre - « d'affligeant » en ce sens que « Nuit Debout » ne fut finalement qu'une succession désorganisée et presque anarchique de prises de parole mais que rien ne fut vraiment pensé pour qu'il en sorte quelque chose de directement utile et profitable à la cause commune.
Lordon met ainsi le doigt sur l'essentiel. En utilisant ce barbarisme linguistique qu'est le terme fabriqué d’« AG-isme » , il exprime une critique de cette tendance ou de cette dérive à tenir des Assemblées Générales tout le temps, où l'on parle de tout, la plupart du temps sans aucun ordre, sans aucune cohérence, et où l'on ne décide jamais rien de concret.
 
Lordon ne se veut pas que critique pour autant. Il explique aussi en quoi, malgré les carences, les insuffisances et les défauts de « Nuit Debout », ce temps-là fut une bouffée d'oxygène dans un paysage politique sclérosé où chacun étouffait. Il ne dit pas du tout que « Nuit Debout » n'aura servi à rien.
 
Certes, il se déclare déçu (et manie l'humour et l’ironie sur ce point, comme il sait si bien le faire) mais contrairement à la personne du public qui l'interroge à ce moment-là et qui lui exprime sa « désespérance » devant un peuple si avachi, si « spectateur » et non « acteur », il répond avec plus d'optimisme. Il relève ainsi que « Nuit Debout » aura sans doute des effets plus ou moins profonds à moyen terme. Car il pense que cela a fait sauter une sorte de verrou et bien des gens se sont découvert alors une compétence à comprendre les choses, à les analyser par eux-mêmes, à participer de manière fructueuse à une discussion collective, tout cela ne pouvant, in fine, une fois que les choses auront décanté dans les esprits, qu'avoir de profondes conséquences sur notre rapport à la représentation politique.
 
Lordon met également en perspective ce moment français de « Nuit Debout » avec le moment « Occupy Wall Street » aux États-Unis, et la prise des places en Espagne. Il rappelle que si ces deux phénomènes furent massifs, ils n'eurent pas d'effet directs pour autant, mais que malgré tout c'est bien là qu'il faut trouver les bases du surgissement de Bernie Sanders et de Podemos.
 
Cela dit, Lordon n'hésite pas à pointer les limites de Sanders aux États-Unis et de Podemos en Espagne car en effet, il y a de quoi être déçu au regard de ce que l'on pouvait attendre de Sanders comme de Podemos.
 
Mais là encore, Lordon a une pensée qui ne saurait se limiter à une critique de l'existant ou à un pessimisme chronique. Loin de là !
 
Tout au long de son intervention, au fur et à mesure des réponses qu'il donne aux questions qui lui sont posées, il exprime certes une déception que les choses n'aient pas abouti comme lui et nous l'aurions souhaité, mais il rappelle que notre « camp » a toujours été minoritaire et que nous avons toujours dû patienter et endurer avant de parvenir à des conquêtes. Il dit néanmoins qu'il voit, dans le paysage actuel, bien des signes encourageants parce que, au-delà de ce qui se passe en haut, parmi les acteurs du jeu politique au sommet, eh bien il y a mille initiatives à la base. Celles-ci sont « sous les écrans radar » comme il le relève mais elles existent et se développent, se multiplient. Il semble penser qu'elles préfigurent sans doute notre avenir ou du moins une partie de celui-ci.
 
Je n'en dis pas davantage. Allez vous-même à la source. Lordon est, selon moi, un penseur indispensable pour la gauche.
 
Pour écouter son intervention, c’est ici.
 
Pour aller plus loin
 
À un moment de son intervention, il évoque un billet qu’il a écrit entre les deux tours de l’élection présidentielle du printemps dernier et notamment « l’encadré » qui, selon lui, était la partie la plus importante de sa démonstration. Cliquez ici pour retrouver ce billet, intitulé « De la prise d’otages ».