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Réveil Communiste

Union soviétique et monde socialiste : la répression des dissidents était-elle justifiée?

12 Août 2020 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #GQ, #Front historique, #Théorie immédiate, #Russie, #Europe de l'Est, #Répression, #Art et culture révolutionnaires

 

"Si tu ne lis pas de livre, tu redeviendras vite analphabète" (affiche soviétique des années 1920). Le peuple doit créer ses propres intellectuels.

Dans l'atmosphère politique des années 1960 et 1970, les intellectuels de gauche occidentaux prenaient leurs distances avec l'URSS à cause des persécutions réelles ou supposées qui s'y produisaient à l'encontre d'intellectuels dissidents (par esprit de corps en quelque sorte, sans s'interroger du tout sur le contenu réel des idées de Soljenitsyne ou de Sakharov).

L'image de tyrannie qu'elles dessinaient a causé énormément de tort à la cause du socialisme, et a contribué à la formation de l'idéologie néo-impérialiste actuelle, qui permet aux descendants de ces intellectuels "de gauche" de justifier n'importe quelle guerre impérialiste au nom des droits de l'homme. Nous admettrons que l'Union soviétique de ses années-là, issue de la révolution d'octobre 1917, de la collectivisation des terres de 1929, des plans économiques des années 1930, et de la Grande Guerre patriotique de 1941-1945 conservait vers 1968 la caractéristique d'avoir un régime politique issu directement de la dictature du prolétariat, malgré des signes graves d'essoufflement. D'où la question, à laquelle on peut tenter de répondre avec le recul historique :

La dictature du prolétariat, notamment sous la forme qu'elle a revêtu en URSS, était-elle une "dictature tout court"? la répression qu'elle infligeait aux intellectuels exprimant des tendances bourgeoises était-elle justifiée?

Ces questions méritent un vrai débat. Pour faire entendre mon point de vue, je dirais que :

1) Dans l'image que l'on se fait de la dictature révolutionnaire, il ne faut accorder aucun crédit à la critique émanant des adversaires du socialisme, et ce qui ne simplifie pas les choses, c'est qu'il y en a effectivement qui sont déguisés en partisans du socialisme. Démasquer ces derniers est une tâche ingrate et nécessaire. Quant aux faits de l'histoire des révolutions tels qu'il sont rapportés par l'histoire et les sciences humaines bourgeoises, ils sont présentés voire créés dans un storytelling séculaire, de manière à diffuser la peur chez les professionnels de la pensée, l'éclectisme invertébré chez les étudiants, le conservatisme prudent et la pusillanimité historique chez tous, ou parfois chez les plus indociles un romantisme révolutionnaire volontiers extrémiste mais en fait complètement désarmé.

2) Il n'existe pas dans la vie réelle de garanties absolues permettant d'éviter par avance les excès et les abus du pouvoir politique, et la superstructure juridique qui prétend les fournir, quelques soient les bonnes intentions des juges et des avocats de gauche, travaille structurellement à la protection de la propriété privée et à la conservation de l'ordre capitaliste. Les droits de l'homme ne sont que les droits du bourgeois, et ils n'ont jamais protégé personne en dehors de cette classe.

3) La dictature du prolétariat est un régime de transition où le parti du prolétariat exerce tous les pouvoirs. Il faut souligner le mot "transition" qui signifie qu'il s'agit d'un état d'exception provisoire qui a vocation à être de courte durée, mais sans norme légale, comparable à la guerre .

4) S'il n'apparait pas à nouveau une génération révolutionnaire comme celle de la Russie en 1917, capable de perpétrer ces grandes "voies de fait" que sont les révolutions, le capitalisme règnera éternellement (c'est à dire pas très longtemps, jusqu'à ce qu'il ait détruit l'humanité).

5) Souvent le recul moralisant par rapport à l'histoire communiste s'explique par d'une part, le manque de détermination morale, d'autre part le refus inconscient des fins de la révolution prolétarienne, qui doit effectivement mettre fin à l'individu bourgeois, et à sa psychologie, qu'elle soit de nuance romantique, mégalomane ou conformiste.

6) Les intellectuels dans une société à un moment donné reflètent un passé et un état des contradictions dans cette société, où leur liberté créatrice et leur conscience est étroitement conditionnée. Ils croient créer des formes et des idées librement, et ils n'aiment pas qu'on leur rappelle leur situation de surdétermination, personne n'aime avoir à en rabattre sur son prestige et ses illusions. Et la situation qui les a créés est vite dépassée en période révolutionnaire, ce qui entraine leur glissement à droite rapide (on en voit un exemple en ce moment au Venezuela). Ce qui rend difficile le débat sur les questions culturelles est la sur-représentation de l'intelligentsia, en tant que groupe social, et donc la prégnance de ses préjugés chez les militants de gauche qui prétendent avoir un mot à dire sur la révolution.

7) Ce n'est pas le stalinisme, quoiqu'on entende exactement par ce terme, qui fut le fossoyeur du socialisme, c'est le retour en force de la culture bourgeoise en URSS comme partout ailleurs dans la seconde moitié du XXème siècle. Ce retour est une conséquence du retard de la révolution culturelle sur la révolution économique, sachant que cette nécessaire révolution culturelle n'a que très peu de rapports avec la creuse culture d'avant-garde diffusée partout qui s'est développée au XXème siècle dans la Bohème internationale, de Paris à New York et de Berlin à la Californie, et qui est devenue l'académisme du "nouvel âge du capitalisme". Le prétendu "stalinisme", n'est rien d'autre que la contre-violence exercée par des révolutionnaires déterminés engagés en terre inconnue, sur une voie où personne ne les avait précédés.

8) Dans la société bourgeoise, les intellectuels (littérateurs, professeurs, juristes, journalistes ...) se voient attribuer le rôle de spécialistes de la conscience et de la liberté, au détriment des hommes sans qualité, et revendiquent plus ou moins consciemment à ce titre un statut dérogatoire sur tous les plans, qui leur permettrait d'échapper à toute responsabilité, et à tout jugement, moral, esthétique, historique ... Mais ce groupe social n'est que le coté jardin du maintien de l'ordre social, dont la police et les tribunaux sont le coté cour.

9) Les grands intellectuels actuels n'expriment que le programme du capitalisme, dont ils sont souvent les salariés directs à ce titre, et ses contradictions qu'ils ne parviennent pas à dissimuler, et cela bien moins librement qu'au XXème siècle.

L'analyse des difficultés rencontrées par les révolutionnaires réels réellement parvenus au pouvoir peut aboutir à deux conclusions opposées : celle qui prévaut dans les médias et dans l'Université mainstream, pour lesquels la révolution n'est, au vu de l'expérience, vraiment pas souhaitable. Et celle du prolétariat pour qui la prochaine révolution devra aller beaucoup plus fort et beaucoup plus loin. Il lui va falloir reprendre le pouvoir dans la culture (et user du smart power utilisé par la bourgeoisie qui dose simultanément raison, séduction, ruse et contrainte) en posant l'évidence que la révolution qui conduit à la prise du pouvoir du prolétariat est un droit absolu, qu'elle est même le fondement de tous les droits futurs.

Faire la révolution implique de détruire beaucoup de belles et grandes choses consciemment, mais cette table rase, paradoxalement, est bien davantage à la portée du prolétariat aujourd'hui qu'en 1917, au vu des destructions culturelles dues au capitalisme lui-même : la nature, les nations, les villes, le langage, l'art, le respect humain, la morale élémentaire et le savoir-vivre sous toutes leurs formes sont passés à l'as au cours du vingtième siècle, écrasés par le rouleau compresseur de la marchandise et par la soif du profit.

La dictature du prolétariat était-elle (est-elle) une "dictature tout court"? Évidemment oui !

La répression qu'elle inflige aux intellectuels exprimant des tendances bourgeoises est-elle légitime? Absolument oui ! Est-elle toujours souhaitable? Non, dans la mesure où la critique de bonne foi renforce ce qu'elle critique. Mais il n'existe plus guère de critique de bonne foi provenant de la bourgeoisie.

GQ, août-novembre 2017 - décembre 2018

PS : De même qu'il y a nombre de faux révolutionnaires qui se prennent pour des vrais dans l'Université et même dans les médias, il y a aussi de grands intellectuels "faux conservateurs", dont le plus illustre aura été Balzac, source d'inspiration inépuisable pour Marx. On peut y adjoindre Kafka, l'explorateur des contradictions du capitalisme du XXème siècle, qui fascinait Georges Lukacs. Et, le plus grand de tous, contre ses intentions conscientes, Dostoïevski qui a transmis dans un cadre inversé mais magnifié par l'art du récit la parole du grand révolutionnaire Tchernichevski, réduit au silence par la déportation, dont la figure magnifique hante littéralement ses romans, à commencer par Crime et Châtiment.
 
PPS; 13 août 2020 : commentaire sous la réponse d'Antoine Manessis consultable ici :"on peut combattre une idée, on ne peut pas l'interdire"
 
Je crois que ta formule qui résume bien ton idée : "on peut combattre une idée, on ne peut pas l'interdire" est parlante, mais qu'elle est fausse; par exemple et sans aller très loin, nous sommes actuellement dans un processus d'interdiction graduel des idées communistes, après leur marginalisation. Tu parles comme Rosa qui disait, la liberté, c'est la liberté de ceux qui ne pensent pas comme moi ... et ceux qui ne pensaient pas comme elle l'ont tuée !

évidemment tu as raison de dire que prôner la dictature et la répression ce n'est pas la meilleure manière de se rendre populaire, mais ce n'est pas exactement mon propos, ce que je veux réaffirmer, c'est que les objectifs du socialisme sont supérieurs à la morale et au droit bourgeois, et non l'inverse, ce que pensaient tous les révolutionnaires au monde au moins jusqu'à la mort de Staline. Dont Gramsci, qui pensait qu'il fallait refonder toute la civilisation, sur les bases de la praxis révolutionnaire. Bref, il faut refonder la foi populaire en le progrès social et en la révolution et décomplexer les communistes.

Tu dis qu'interdire le jazz ou le rock, c'est stupide, certainement, et que l'interdit attire, sans doute aussi, mais ce ne sont que des péripéties. En fait plutôt qu'à des idées le socialisme a eu affaire à une énorme campagne de publicité pour le capitalisme.

Il nous faut le "smart power" de l'ennemi : utiliser la persuasion et la contrainte au bon moment et aux bonnes doses, de manière machiavélienne. Et dans l'état actuel des choses, où nous n'allons pas réprimer grand monde, affirmer que lorsque les pays socialistes ont usé de répression, c'est regrettable mais c'est qu'il le fallait.

Dans le cas de Soljenitsyne, le vers était dans le fruit, puisqu'il a été lancé par Khrouchtchev
!
 
 

 

 

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GQ 13/08/2020 22:17

http://nbh-pour-un-nouveau-bloc-historique.over-blog.com/2020/08/on-peut-combattre-une-idee-on-ne-peut-pas-l-interdire.html

Un réponse d'Antoine Manessis sur son blog

Réveil Communiste 13/08/2020 22:19

commentaire sous l'article d'Antoine :

Je crois que ta formule qui résume bien ton idée : "on peut combattre une idée, on ne peut pas l'interdire" est parlante, mais qu'elle est fausse; par exemple et sans aller très loin, nous sommes actuellement dans un processus d'interdiction graduel des idées communistes, après leur marginalisation. Tu parles comme Rosa qui disait, la liberté, c'est la liberté de ceux qui ne pensent pas comme moi ... et ceux qui ne pensaient pas comme elle l'ont tuée ! évidemment tu as raison de dire que prôner la dictature et la répression ce n'est pas la meilleure manière de se rendre populaire, mais ce n'est pas exactement mon propos, ce que je veux réaffirmer, c'est que les objectifs du socialisme sont supérieurs à la morale et au droit bourgeois, et non l'inverse, ce que pensaient tous les révolutionnaires au monde au moins jusqu'à la mort de Staline. Dont Gramsci, qui pensait qu'il fallait refonder toute la civilisation, sur les bases de la praxis révolutionnaire. Bref, il faut refonder la foi populaire en le progrès social et en la révolution et décomplexer les communistes. Tu dis qu'interdire le jazz ou le rock, c'est stupide, certainement, et que l'interdit attire, sans doute aussi, mais ce ne sont que des péripéties. En fait plutôt qu'à des idées le socialisme a eu affaire à une énorme campagne de publicité pour le capitalisme. Il nous faut le "smart power" de l'ennemi : utiliser la persuasion et la contrainte au bon moment et aux bonnes doses, de manière machiavélienne. Et dans l'état actuel des choses, où nous n'allons pas réprimer grand monde, affirmer que lorsque les pays socialistes ont usé de répression, c'est regrettable mais c'est qu'il le fallait. Dans le cas de Soljenitsyne, le vers était dans le fruit, puisqu'il a été lancé par Khrouchtchev.

GQ 26/12/2019 22:00

Commentaire de Ivan Lavallée :

Bon, visiblement il y a un problème, je n’arrive pas à répondre à ton article sur la répression de la dissidence : voici ce que ça me répond "Le jeton CSRF est invalide. Veuillez renvoyer le formulaire. » pourtant j’ai tout fait bien.
Bon voici mon commentaire:

Bon, j'ai l'impression qu'il y a eu un problème avec ma réponse, je remets le couvert:
Il me semble que tu omets là deux éléments importants pour ne pas dire fondamentaux, d'ailleurs ils sont liés:
1) les expériences socialistes du XXe siècle et celle en cours au XXIe se mènent dans le contexte où l'idéologie dominante est celle de la classe dominante au plan mondial, à savoir la bourgeoisie, ensuite économiquement c'est encore ce système qui est aussi dominant, donc, y compris au plan idéologique les pays socialistes sont dans une position défensive (et pour l'URSS, pas seulement idéologique, il a fallu faire la guerre et quelle guerre) et, dans des cultures qui n'ont pas l'habitude du débat que, bon gré, mal gré la démocratie bourgeoise a apportée dans nos cultures, même biaisée, il n'y a guère le choix. Seules des contradictions internes et les luttes afférentes feront évoluer les choses;
2) la révolution s'est produite dans des pays à forces productives arriérées et qui ne sont pas moteurs au plan international du point de vue des sciences et techniques (la Chine fait le forcing en la matière), même si il y a eu par le passé en URSS des avancées sérieuses sur tel ou tel point, la productivité du travail n'y a jamais atteint le quart de celle des USA, et encore moins de la France. Il faut dire à ce propos que la "révolution prolétarienne" que tu évoques n'est pas faite par le prolétariat ouvrier, ni en URSS ni, encore moins, en Chine. La "dictature du prolétariat" n'est alors que la dictature d'une toute petite minorité (pas même pour l'essentiel issue du prolétariat) portée par l'idéologie communiste digérée à la sauce de la culture locale, culture politique extrêmement violente en ce qui concerne la Chine.
Salut et fraternité

Ivan 26/12/2019 16:40

Gilles, il y a deux éléments importants pour ne pas dire fondamentaux, que tu ne prends pas en compte dans ce raisonnement par ailleurs intéressant et auquel je souscris pour l'essentiel:
1) Le socialisme n'est pas dominant à l'échelle mondiale (pas encore), or comme nous le savons l'idéologie qui domine est celle de la classe dominante, et par conséquent toute expérience socialiste à l'heure actuelle est contrainte d'une certaine façon, à la défensive, sans compter que pour des raisons historiques (maillon faible) ces expériences se font dans des pays dont le moins qu'on puisse dire c'est que leur histoire (Chine) est tout sauf démocratique et particulièrement violente;
2) un autre aspect de cette "défensive", c'est que là où s'est réalisée la révolution dite prolétarienne, ce n'est souvent pas le prolétariat ouvrier qui l'a réalisée (Chine, Russie) ce qui en impacte profondément la matrice et que le niveau de développement des forces productives n'était pas au rendez-vous des exigences d'une société socialiste (d'où la NEP en URSS et la stratégie chinoise actuelle). C'est aussi ce qui explique -à mon avis- les problèmes, le hiatus entre le développement de la Tchécoslovaquie et de la RDA et le reste du camp socialiste d'Europe, mais c'est un autre débat que j'aimerais bien pouvoir approfondir.
En bref et pour caricaturer, ce sont Kautsky et Bernstein qui avaient sinon raison, du moins bien pointé le problème.

Ouallonsnous ? 01/10/2018 14:54

La lutte contre les dissidents est indispensable tant qu'on à pas l'assurance absolue qu'ils n'agissent pas consciemment ou non, sur l'influences de puissances étrangères !

C'est une condition s'apparentant à la légitime défense !!!!

stef 06/06/2018 21:34

Tout a fait d'accord, malheureusement je ne vois pas les responsables actuels du pcf lancer une revolte ou pire une revolution. Etant un militant du pcf depuis peu, je me demande parfois si les echelons superieurs ont lu les grands communistes qui les ont precedes, pas sur. Je pense que beaucoup sont devenus communistes oar heritage familial et n'ont pas eu lutter au quotidien etant pour beaucoup d'entres eux fonctionnaires........