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Réveil Communiste

Philosophie du langage et du sens commun, selon Gramsci

27 Octobre 2016 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Antonio Gramsci, #Théorie immédiate

Cahier de Prison 10 , § 48, § 44

Le langage, les langues, le sens commun

En quoi consiste exactement la valeur de ce qu'on appelle généralement « sens com­mun » ou « bon sens » ? Non seulement dans le fait que, implicitement il est vrai, le sens commun utilise le principe de causalité, mais dans le fait beaucoup plus res­treint, que, dans une série de jugements, le sens commun identifie la cause exacte, simple et facile, et ne se laisse pas dévier par les subtiles astuces et les arcanes de la métaphysique, pseudo-profonds, pseudo-scientifiques, etc. Le « sens commun » ne pouvait pas ne pas être exalté aux XVIIe et XVIIIe siècles, au moment où on voulut réagir contre le principe d'autorité représenté par la Bible et Aristote. On découvrit en fait que dans le « sens commun », se trouvait une certaine dose d' « expérimenta­lisme » et d'observation directe de la réalité, fût-ce sous une forme empirique et limitée. Aujourd'hui aussi, dans des rapports semblables, on a le même jugement de valeur du sens commun, bien que la situation ait changé et que le « sens commun » d'aujourd'hui soit beaucoup plus limité dans sa valeur intrinsèque.

Une fois la philosophie posée comme conception du monde, et l'activité philo­sophique conçue non plus seulement comme élaboration « individuelle » de concepts cohérents à l'intérieur d'un système, mais aussi et surtout comme lutte culturelle visant à transformer la « mentalité » populaire et à diffuser les innovations philoso­phi­ques qui se révèleront « historiquement vraies », dans la mesure où elles devien­dront concrètement, c'est-à-dire historiquement et socialement universelles, - la ques­tion du langage et des langues, « techniquement » doit être placée au premier plan. Il faudra revoir ce qu'ont publié à ce propos les pragmatistes [1].

Je crois pouvoir dire que la conception du langage de Vailati et d'autres pragma­tistes n'est pas acceptable ; il semble toutefois qu'ils ont senti des exigences réelles et qu'ils les ont « décrites » avec une exactitude approximative, même s'ils n'ont pas réussi à poser les problèmes et à en donner la solution. Il semble qu'on puisse dire que le mot « langage» a un sens essentiellement collectif, qui ne présuppose pas une chose « unique », ni dans le temps ni dans l'espace. Langage signifie également cul­ture et philosophie (même au niveau du sens commun) et en conséquence, le fait « lan­ga­ge » est en réalité une multiplicité de faits organiquement cohérents et coor­don­nés : à la limite, on peut dire que tout être parlant a un langage personnel propre, c'est-à-dire une façon de penser et de sentir qui lui est propre. La culture, a ses diffé­rents degrés, unifie un plus ou moins grand nombre d'individus disposes en couches nombreuses, dont le contact, du point de vue de l'expression, est plus ou moins efficace, qui se comprennent entre eux dans des propositions diverses, etc. Ce sont ces différences et ces distinctions historiques-sociales qui se reflètent dans le langage commun et produisent ces « obstacles » et ces « causes d'erreur » qu'ont étudiés les pragmatistes.

On déduit de là l'importance que le « moment culturel » a également dans l'activité pratique (collective) : tout acte historique ne peut pas ne pas être accompli par « l'hom­me collectif », c'est-à-dire qu'il suppose qu'a été atteinte une unité « culturelle so­ciale » qui fait qu'un grand nombre de volontés éparses, dont les buts sont hété­rogènes, se soudent pour atteindre une même fin, sur la base d'une même et com­mune conception du monde (générale et particulière, passagèrement agissante - au moyen de l'émotion - ou permanente, qui fait que la base intellectuelle est si bien enracinée, assimilée, vécue, qu'elle peut devenir passion). Puisque les choses se passent ainsi, on voit l'importance de la question linguistique en général, c'est-à-dire de la possibilité d'atteindre collectivement à un même « climat » culturel.

Ce problème peut et doit être rapproché des vues modernes sur la doctrine et la pratique pédagogique, d'après lesquelles le rapport entre maître et élève est un rapport actif, de relations réciproques et par conséquent chaque maître est toujours élève et chaque élève, maître. Mais le rapport pédagogique ne peut être limité aux rapports spécifiquement scolaires, par lesquels les nouvelles générations entrent en contact avec les anciennes et en absorbent les expériences et les valeurs historiquement né­ces­saires en « mûrissant » et en développant une personnalité propre, historique­ment et culturellement supérieure. Ce rapport existe dans toute la société dans son ensem­ble et, pour chaque individu à l'égard d'autres individus, entre milieux intellectuels et non intellectuels, entre gouvernants et gouvernés, entre les élites et ceux qui les suivent, entre dirigeants et dirigés, entre avant-garde et corps de troupe. Tout rapport d' « hégémonie » est nécessairement un rapport pédagogique et se manifeste non seulement à l'intérieur d'une nation, entre les forces diverses qui la composent, mais à l'échelle internationale et mondiale, entre des complexes de civilisations nationales et continentales.

Aussi peut-on dire que la personnalité historique d'un philosophe individuel est donnée également par le rapport actif qui existe entre lui-même et l'ambiance cultu­relle qu'il veut modifier, ambiance qui réagit sur le philosophe, et, en le contraignant à une continuelle autocritique, joue le rôle d'un « maître ». C'est ainsi qu'une des plus grandes revendications des milieux intellectuels modernes, dans le domaine de la politique, a été la « liberté dite de pensée et d'expression de la pensée (presse, asso­ciation) », parce que là seulement où existe cette liberté politique, se réalise le rapport maître-disciple, avec ses significations les plus générales rappelées plus haut, et se réalise en réalité « historiquement » un nouveau type de philosophe qu'on peut appe­ler « philosophe démocratique », c'est-à-dire philosophe convaincu que sa personna­lité ne se limite pas à son individu physique, mais est un rapport social actif de modification de l'ambiance culturelle. Quand le « penseur » se contente de sa propre pensée, « subjectivement » libre, c'est-à-dire abstraitement libre, il prête aujourd'hui à rire : l'unité science et vie est précisément une unité active, et là seulement se réalise la liberté de pensée ; c'est un rapport maître-élève, philosophe-milieu culturel, milieu qui est le terrain d'action d'où seront tirés les problèmes nécessaires à poser et à résoudre, c'est-à-dire le rapport philosophie-histoire. (M.S., pp. 25-27.) 1935]

[1] Cf. Les Scritti [Écrits] de G. VAILATI * (Florence, 1911) et entre autres, Il linguaggio come ostacolo alla eliminazione di contrasti illusori [Le langage comme obstacle à l'élimination des conflits illusoires.] (Note de Gramsci.)

* On trouvera dans l'article cité par Gramsci, ainsi que dans un autre intitulé « Alcune osserva­zioni sulle questioni di parole nella storia della lingua e della cultura. [Quelques observations sur les questions de mots dans l'histoire de la langue et de la culture, Scritti, pli. 203-2081 », une analyse des « illusions:> ou « tendances à croire » qui conduisent soit au pur bavardage, soit à l'erreur soit à l'impossibilité de communiquer avec les autres hommes. Sont victimes de ces illu­sions du langage « les généralisateurs » qui ne savent plus eux-mêmes ce qu'ils mettent derrière leurs abstractions, et ne s'aperçoivent pas qu'ils donnent « comme résultats effectifs de simples changements dans la terminologie ou dans les modes d'expression » ; ou qu'ils donnent comme explication de simples assertions dans lesquelles on ne fait qu'énumérer ou décrire à nouveau les faits sous une autre forme. « De ces dangers les philosophes se sont occupés : Locke et Leibniz conseillent de traduire toute affirmation où figurent des mots « abstraits », en une affirmation équi­valente dans laquelle des termes concrets remplaceront les abstraits : règle dont le pragmatisme n'est en substance qu'une amplification et qu'un complément. » Aussi Vailati souligne-t-il l'impor­tance des « questions de mots », des polémiques sur le sens des mots, luttes salutaires con­tre le fétichisme qui freina souvent la science en protégeant des notions que la critique ne pouvait plus discuter (Galilée ...). C'est dans cette continuelle mise en question - car les causes d'erreur et d'obscurité existent aujourd'hui comme par le passé - que Vailati voit le ressort du progrès scientifique.

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