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Réveil Communiste

Ambroise Croizat, à l'origine de la sécu

13 Octobre 2015 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Front historique

Michel Etievent 13 octobre

Qui donc aurait l’audace d’attribuer la paternité de la loi Veil à son obscur chef de cabinet ?

C’est à peu près ce que nous allons entendre à longueur de médias et de déclarations politiques en ce 70ème anniversaire à propos de la création de la sécurité sociale. « La sécurité sociale a été fondée par Pierre Laroque ! » L’attribution de cette précieuse conquête de l’humanité à un soudain désir humaniste et généreux de celui qui n’était qu’un fonctionnaire d’Ambroise Croizat, ministre du travail et bâtisseur de l’organisme hante l’histoire officielle depuis les années 1950.

L’entreprise qui tient de la manipulation n’est évidemment pas innocente. Elle vise tout d’abord à minorer voir même à effacer l’apport essentiel des ministres communistes dans les grandes innovations sociales de la Libération : entre autres Francois Billoux, ministre de la santé de septembre 1944 à novembre 1945 et surtout Ambroise Croizat, ministre du travail de 1945 à 1947.Elle permet habilement dans un second temps de taire toute la dimension collective de la création de l’organisme en gommant le rôle fondamental joué par le peuple ouvrier dans la mise en place de cet acquis : un peuple mobilisé par un rapport de force sans lequel n’aurait pu être imposée « l’invention sociale » des années 45 : 29 % des voix au PCF, 5 millions d’adhérents à la CGT, une classe ouvrière grandie par sa résistance héroïque, un patronat sali par sa collaboration.

« Désormais, nous mettrons l’homme à l’abri du besoin. Nous en finirons avec les incertitudes et les angoisses du lendemain. Outre le fait qu’elle ouvre pour la première fois au monde le droit à la santé pour tous, notre sécurité sociale basée sur la solidarité a pour objectif de relever la France de ses ruines. Elle offre au salarié une tranquillité sociale qui lui permettra de reconstruire le pays à l’aune de ses besoins et de ses rêves. Oui, nous ferons de la vie autre chose qu’une charge ou un calvaire ! Mais la sécurité sociale n’est pas qu’une affaire de lois et de décrets. Elle réclame une action concrète dans la cité, dans l’entreprise. La sécurité sociale vous appartient. Elle réclame vos mains ! ».

C’est en effet par ces mots d’une brûlante actualité qu’Ambroise Croizat, fils de manœuvre savoyard, s’adressait au peuple de France en ouvrant le grand chantier de la sécurité sociale en novembre 1945. Fruit de siècles de batailles syndicales pour une protection sociale de qualité, cette conquête de la dignité trouve son socle originel dans un des articles du programme du Conseil National de la Résistance paru le 15 mars 1944 sous le beau titre « Les jours heureux ».

Reprenant l’une des intentions de la déclaration des Droits de l’Homme des « sans culottes de 1793 », la phrase est lumineuse : « Nous, combattants de l’ombre exigeons un plan de complet sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail avec gestion des intéressés et de l’Etat ».

Ces mots, empreints de modernité, donneront naissance à une vaste réflexion collective menée sous la maitrise d’œuvre d’Ambroise Croizat alors président de la Commission du Travail du Comité Français de Libération Nationale dirigé par le Général De Gaulle à Alger en relation constante avec le CNR et les services du ministère de la santé pilotés par François Billoux de septembre 1944 à novembre 1945. Elle prendra chair et réalité dans la promulgation de l’ordonnance du 4 octobre 1945, donnant ainsi naissance à l’un des systèmes de protection les plus enviés au monde : la sécurité sociale.

Le texte écrit, reste à bâtir l’idée. Dès l’aube de 1946, sous la maitrise d’œuvre d’Ambroise Croizat, récemment nommé ministre du travail et de la sécurité sociale, 138 caisses seront édifiées en moins de 8 mois par un peuple anonyme de travailleurs pendant leurs congés ou après leur temps de travail «pour en finir, selon les mots de Croizat, avec l’indignité des vies dans l’angoisse des vieux jours sans retraite, de la douleur ou des malheurs d’une enfance oubliée».

Quatre grands principes illustrant l’exception française charpenteront l’institution. L’Unicité : Tous les « risques sociaux » (maladie, maternité, vieillesse, accidents du travail...) sont désormais regroupés dans une seule caisse en proximité des assurés. La solidarité : pilier de l’édifice, système de répartition financé par les richesses créées dans l’entreprise à travers le « salaire socialisé » de la cotisation. L’Universalité, sous tendue par l’idée de soigner toute la population et « de suivre l’assuré dans sa santé, de sa naissance à son décès ». Sans oublier La Démocratie, cette volonté de confier la direction de l’institution aux bénéficiaires eux-mêmes en attribuant aux salariés 3/4 des sièges du Conseil d’administration de chaque caisse.

« La sécurité sociale fut mise en place dans un enthousiasme indescriptible car pour la première fois, nous avions conscience de changer la vie en bâtissant nous-mêmes notre avenir ! »,écrivait en 1946, le président du conseil d’administration de la CPAM de Savoie. Elle dépassait un système « d’assurances sociales » inégalitaire né dans les années trente et qui ressemblait plus à une aumône pour nécessiteux. Il faut se rappeler qu’avant cette belle invention collective, la majorité des français, contraints de s’endetter pour se soigner, vivaient dans la peur de la maladie et la terreur de l’accident de travail ».

Pierre Laroque, un des techniciens qui entourent Croizat au ministère, soulignait en 1947: « En quelques mois et malgré les oppositions de droite et du patronat, la France a pu achever cette structure dès juillet 1946 alors que les Anglais n’ont pu mettre en application le plan Beveridge qui date de 1942 qu’en 1948. Il faut dire la force du projet politique centré sur le progrès social, la volonté de consacrer l’homme comme pierre angulaire du futur et surtout la maîtrise d’œuvre irremplaçable d’Ambroise Croizat. C’est son entière confiance faite aux hommes du terrain qui est à l’origine d’un succès aussi remarquable ».

C’est cette institution solidaire que patronat et gouvernement s’acharnent aujourd’hui à détricoter pour ouvrir le chemin au privé. Revenir aux années d'indignité, faire de la sécurité sociale une coquille vide pour la livrer aux appétits des assurances, celles que les bâtisseurs de la 1945 dépossédaient afin d'envisager un avenir solidaire. Mais ces attaques ne sont pas nouvelles. Elles hantent la presse dès 1946 et seront suivies de 70 ans de déréglementations et de démantèlements à travers de multiples plans et programmes qui mettront à mal l’institution. Le 24 octobre 1950 à quelques pas de sa disparition, Ambroise Croizat, prononce son dernier discours à l’Assemblée nationale : « Jamais nous ne tolérerons, dit-il, que soit rogné un seul des avantages de la Sécurité sociale. Nous défendrons à en mourir et avec la dernière énergie cette loi humaine et de progrès ».

A l’heure où sont menacés les acquis sociaux nés du Conseil National de la Résistance ( « Plutôt que d’acquis sociaux, parlons de « conquis sociaux » parce que le patronat ne désarme jamais », écrivait Ambroise Croizat) , ces mots résonnent comme un cri vers nous pour que la Sécurité sociale ne soit pas une coquille vide livrée au privé, mais reste ce qu’Ambroise Croizat a toujours voulu qu’elle soit : un vrai lieu de solidarité, un rempart contre le rejet, la souffrance et l’exclusion.

Michel ETIEVENT* *Auteur du livre « Ambroise Croizat ou l’invention sociale » disponible sur commande chez l’auteur : Michel Etievent, 520 avenue des thermes, 73600 Salins les thermes. ( tel : 04 79 22 54 69) 25 euros +5 euros de port.

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