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Réveil Communiste

Le marxisme est-il spéculatif? Gramsci pose la question et la laisse ouverte

18 Octobre 2016 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate, #Antonio Gramsci

Extrait du Cahier de Prison 11, § 53

PHILOSOPHIE SPÉCULATIVE

Il ne faut pas se cacher les difficultés que présentent d'une part la discussion et la critique du caractère « spéculatif » de certains systèmes philosophiques, d'autre part la « négation » théorique de la « forme spéculative » des conceptions philosophiques.

Questions qui se posent :

1. L'élément « spéculatif » est-il propre à toute philo­sophie, est-il la forme même que doit prendre toute construction théorique en tant que telle, c'est-à-dire le mot « spéculation » est-il synonyme de philosophie et de théorie ?

2. Ou bien faut-il poser un problème « historique » : le problème est-il seulement un problème historique et non théorique en ce sens que toute conception du monde, parvenue à une phase historique déterminée, prend une forme « spéculative » qui représente son apogée et le début de sa dissolution ?

Analogie et connexion avec le développement de l'État qui, de la phase « économique-corporative » passe à la phase « hégé­monique » (de consentement actif). On peut dire que toute culture a son moment spéculatif et religieux qui coïncide avec la période de complète hégémonie du groupe social qu'elle exprime, et qui coïncide peut-être exactement avec le mo­ment où l'hégémonie réelle se désagrège à la base, molécule par molécule ; mais alors le système de pensée, pour cette raison précisément (pour réagir contre la désagréga­tion) se perfectionne dogmatiquement, devient une « foi » transcendantale : aussi observe-t-on que toute époque dite de décadence (dans laquelle se produit une désagrégation du vieux monde) est caractérisée par une pensée raffinée et hautement « spéculative ».

C'est pourquoi la critique doit résoudre la spéculation dans ses termes réels d'idéologie politique, d'instrument d'action pratique; mais la critique elle-même aura sa phase spéculative, qui en marquera l'apogée. La question est la suivante : savoir si cet apogée ne peut être le point de départ d'une phase historique d'un type nouveau, où les éléments du rapport nécessité-liberté s'étant fondus organiquement, il n'y aura plus de contradictions sociales et la seule dialectique sera la dialectique idéale, celle des concepts et non plus celle des forces historiques.

Dans le passage sur le « matérialisme français au XVIIIe siècle » (la Sainte Famille) [2], il est fait une allusion assez claire à la genèse de la philosophie de la praxis : elle est le « matérialisme » perfectionné par le travail de la philosophie spécu­lative elle-même et qui s'est fondu avec l'humanisme. Il est vrai qu'avec ces perfec­tion­nements de l'ancien matérialisme, il ne reste que le réalisme philosophique.

Autre point à méditer : rechercher si la conception de l' « esprit », selon la philo­sophie spéculative, n'est pas une remise à jour du vieux concept de « nature humai­ne » propre à la transcendance et au matérialisme vulgaire, en d'autres termes, se deman­der s'il y a vraiment, dans la conception de l' « esprit », autre chose que le vieux « Saint-Esprit » dissimulé sous les spéculations. On pourrait alors dire que l'idéalisme est intrinsèquement théologique.

(M.S., pp. 42-44 et G.q. 11, § 53, pp. 1481-1483.)

[1935]

[2] [La métaphysique] « succombera à jamais devant le matérialisme désormais achevé par le travail de la spéculation elle-même et coïncidant avec l'humanisme. Or, si Feuerbach a représenté, dans le domaine de la théorie, le matérialisme coïncidant avec l'humanisme, ce sont le socialisme et le communisme français et anglais qui l'ont représenté, dans le domaine de la pratique. » (La Sainte Famille, MARX-ENGELS, Éditions sociales, 1972, p. 152.)

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