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Réveil Communiste

En quoi le marxisme est-il une philosophie créative ? thèse de Gramsci

15 Décembre 2018 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Antonio Gramsci

Par Jean Eiffel, le crayon de l'Huma pendant une génération

Extrait du Cahier de Prison 11, § 59

PHILOSOPHIE « CRÉATIVE »

Qu'est-ce que la philosophie ? Une activité purement réceptive ou tout au plus ordinatrice, ou bien une activité absolument créative?

Il faut définir ce qu'on entend par « réceptif », « ordonnateur », « créatif ». « Réceptif » implique la certitude d'un monde éternel, absolument immuable, qui existe « en général », objectivement, dans le sens vulgaire du terme. « Ordonnateur » est proche de « réceptif » : bien qu'il im­pli­que une activité de la pensée, cette activité est limitée et étroite. Mais que signifie « créatif » ? Ce mot indiquera-t-il que le monde extérieur est créé par la pensée ? Mais par quelle pensée et la pensée de qui ? On peut tomber dans le solipsisme [3] et en fait toute forme d'idéalisme tombe nécessairement dans le solipsisme. Pour échapper au solipsisme et en même temps aux conceptions mécanistes qui sont implicitement contenues dans la conception qui fait de la pensée une activité réceptive et ordon­natrice, il faut poser la question « en termes historicistes », et en même temps placer à la base de la philo­sophie la « volonté » (en dernière analyse l'activité pratique ou politique), mais une volonté rationnelle, non arbitraire, qui se réalise dans la mesure où elle correspond à des nécessités historiques objectives, c'est-à-dire dans la mesure où elle est l'Histoire universelle elle-même, dans le moment de sa réalisation progres­sive ; si cette volonté est représentée à l'origine par un seul individu, sa rationalité est prouvée par le fait qu'elle est accueillie par un grand nombre, et accueillie en per­manence, c'est-à-dire qu'elle devient une culture, un « bon sens », une conception du monde, avec une éthi­que conforme à sa structure.

Jusqu'à la philosophie classique allemande, la philoso­phie fut conçue comme activité réceptive, tout au plus ordon­natrice, c'est-à-dire con­çue comme connaissance d'un mécanisme fonctionnant objec­ti­vement en dehors de l'homme. La philosophie classique allemande introduisit le con­cept de « créativité » [creatività], mais dans un sens idéaliste et spéculatif. Il sem­ble que seule la philoso­phie de la praxis ait fait faire un pas en avant à la pensée, sur la base de la philosophie classique allemande, en évitant toute tendance au solipsisme, en « historisant » la pensée dans la mesure où elle l'assume comme conception du monde, comme « bon sens » répandu dans le plus grand nombre (et une telle diffusion ne serait justement pas pensable sans la rationalité et l'historicité) et répandu de telle sorte qu'il peut se convertir en norme active de conduite.

Créative est à entendre donc au sens « relatif » d'une pensée qui modifie la manière de sentir du plus grand nombre, et donc, la réalité elle-même qui ne peut être pensée sans ce plus grand nom­bre. Créative également en ce sens qu'elle enseigne qu'il n'existe pas une « réalité » qui serait par soi, en soi, et pour soi, mais une réalité en rapport historique avec les hommes qui la modifient, etc.

(M.S., pp. 22-23 et G.q. 11, § 59, pp. 1485-1486.)

[1935]

[3] Le solipsiste affirme que les choses n'existent que lorsqu'il les pense. Voir les pages sur « la réalité du monde extérieur ».

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