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Réveil Communiste

Pourquoi aller donner la parole aux vaincus ? Parce que c’est d’eux dont dépend l'issue ...

25 Mai 2015 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate, #Qu'est-ce que la "gauche", #L'Internationale

par Danielle Bleitrach sur son blog

Pourquoi aller donner la parole aux vaincus ? Parce que c’est d’eux dont dépend l’issue…

24 Mai 2015 Je voudrais tant que l’on comprenne la démarche qui depuis tant d’années est la mienne… J’étais au départ une sociologue de la classe ouvrière et pendant plus de vingt ans j’ai travaillé avec Alain Chenu sur ce sujet. Je n’ai jamais cessé de poursuivre dans cette voie. On m’a décrite comme stalinienne, ce n’est pas mon problème.

Ce que je veux comprendre c’est comment dans cette phase de mondialisation capitaliste après la fin de l’Union soviétique, vont renaître des résistances… En 2001, j’avais écrit avec Mustapha El Miri, un livre intitulé Défaite ouvrière et exclusion… Ce livre dans le fond éclaire toute ma démarche dans les années qui ont suivi et qui m’ont vu passer de la sociologie des classes sociales à des analyses de géostratégie et aux rapports nord sud.

Plus encore ce livre éclaire la démarche qui m’a poussée à aller avec Marianne étudier l’espace post-soviétique et singulièrement la guerre en Ukraine, notre livre l’URSS, vingt ans après paru chez Delga…

En 2001 quand sort ce livre sur l’exclusion ou la défaite ouvrière, qui a nécessité trois ans de travail, je refuse le terme d’exclusion alors à la mode chez les sociologues comme dans la grande presse, un peu comme aujourd’hui on nous parle des banlieues et je tente de voir sur le terrain qui sont ces fameux exclus. Je ne suis pas loin hier comme aujourd’hui de certaines des analyses de Todd et je partage beaucoup de ses constats, mais je vais aussi sur le terrain pour écouter ce qu’ont à dire ceux que l’on ignore, c’est-à-dire que je tente de mêler phénomènes globaux, statistiques et approches participatives. Ce livre sur la défaite ouvrière part d’une analyse concrète de l’exclusion et du rôle du RMI. Nous nous sommes appuyés sur un échantillon d’allocataires du RMI, représentatif des allocataires du centre-ville de Marseille, à qui nous avions transmis un questionnaire, en soulignant que le RMI ne rassemble pas une population homogène, mais regroupe trois générations. Trois générations qui illustrent en quoi l’exclusion résulte d’un accroissement des inégalités sociales et surtout d’un blocage des mobilités sociales ascendantes pour les catégories du bas de l’échelle, les peu diplômés et les enfants de professions en régression. Le développement des working poors (des travailleurs pauvres) en témoigne, nous avons affaire à une paupérisation galopante, masquée derrière les discours sur l’exclusion. Nous mettions ces enquêtes en rapport avec la situation du marché du logement à Marseille. Nous procédons à des études de cas par exemple sur l’implantation d’un centre commercial et sur les rêves qu’il avait suscités auprès d’une population qui va renouer avec les traditions de la lutte pour obtenir d’être acceptée parmi les candidats au recrutement, alors qu’elle habite une cité stigmatisée et là je rencontre Charles Hoareau. Mais dans le même temps ce livre est déjà une analyse de la vague de paupérisation qui atteint la planète dans le cadre de ce que nous appelons l’utopie néo-libérale. Toujours une articulation entre les effets structurant d’un mode de production et la manière dont les gens vivent ces effets.

On ne peut pas comprendre la démarche sociologique qui me pousse encore aujourd’hui quand je pars à Cuba, en Amérique latine puis avec Marianne voir en quoi la mondialisation capitaliste après la formidable défaite ouvrière qu’a été la fin de l’Union soviétique a produit des effets, comment montent les résistances et pour cela je donne la parole à ceux qui ont subi la défaite, que l’on croit exclus du champ politique et à qui on ôte le droit à la parole. Parce que s’il y a une chose à retenir dans notre travail à Marianne et moi en Ukraine, Crimée, Moldavie et Odessa c’est l’extraordinaire intelligence de ceux qui nous parlent. Je pense en particulier à celui que nous avons baptisé l’homo soviéticus. Cette intelligence de la résistance elle m’a été enseignée à Cuba. Quand seul cet ilot minuscule à quelques encablures de la première puissance mondiale, victorieuse, hégémonique, a prétendu résister et que je les ai soutenu de toutes mes forces, j’ai eu droit à toutes les railleries en France, celles des autres intellectuels, celles des dirigeants du parti, l’interdiction de l’Huma… J’étais comme eux une folle, au meilleur des cas une romantique et au pire une « stalinienne » incapable de réalisme. Ils n’avaient rien compris, c’est à Cuba que j’ai pris une leçon de réalisme: on ne peut pas faire face dans de telles conditions sans être plus lucides, plus réalistes que n’importe qui, la moindre erreur peut être fatale… Oui le réalisme c’est celui de qui fait face à la nécessité, celle dont on ne peut faire abstraction qu’en imagination. Cuba c’était l’espoir, la résistance mais aussi la conscience que l’on affrontait une nouvelle histoire, de nouveaux temps… Et Cuba entraîna un continent meurtri, torturé… Le réalisme il n’est pas dans le conformisme idéologique mais dans le bricolage des résistances et cette leçon est vraie aujourd’hui plus que jamais même si des choses s’éclairent.

S’il y a une chose à retenir dans ma démarche depuis tant d’années c’est ma confiance dans l’intelligence, les capacités d’analyse de ceux que l’on a exclus et qui ne sont que les vaincus temporaires…

Au lieu de se demander si je suis stalinienne ou non on ferait mieux d’ouvrir le débat sur la méthode qu’a très bien comprise par ailleurs l’auteur de l’article de l’Humanité, mais qui a dû la passer en contrebande parce que justement tout le jeu de l’exclusion c’est de mettre des étiquettes qui ne rendent pas compte de la réalité, l’opinion n’est plus qu’un leurre.

Danielle Bleitrach Défaite ouvrière et exclusion, Danielle Bleitrach et Mustapha El Miri Ed. L’Harmattan, 220p., 120F (18,29euros).

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