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Réveil Communiste

Jean-François Robredo, Suis-je libre ? Désir, nécessité et liberté chez Spinoza

14 Mai 2015 , Rédigé par Réveil Communiste Publié dans #Théorie immédiate, #Front historique

« Étienne Helmer, Épicure ou l’économie du bonheur,

Par Cyril Morana le 13 mai 2015, 06:00 – Histoire de la philosophieLien permanent

Jean-François Robredo, Suis-je libre ? Désir, nécessité et liberté chez Spinoza, Les Belles Lettres/Encre Marine, 2015, 17,50€

Jean-François Robredo, spécialiste de philosophie des sciences et plus précisément de cosmologie, s’est quelque peu détourné de ses préoccupations habituelles pour nous proposer un bel essai d’une centaine de pages sur Spinoza, ce philosophe qui, nous dit-il, « [l’a] toujours guidé, éclairé, libéré » (p. 10). Un choix qui peut sembler classique, puisque Spinoza est un incontournable de tous nos manuels de philosophie, mais qui ne manque pourtant pas d’originalité : d’abord parce qu’il se situe à l’écart des spécialités de l’auteur, mais aussi parce que Spinoza demeure lui-même un philosophe original : comme on le sait, outre que ses conceptions dérangèrent suffisamment la communauté juive d’Amsterdam pour l’en faire exclure, on lui doit nombre d’idées qui n’ont pas leur pareille dans l’histoire de la philosophie, qu’il s’agisse de Dieu, de la liberté ou de la relation âme-corps.

C’est précisément à l’une de ces idées – peut-être l’une des plus enthousiasmantes – que le livre de Jean-François Robredo se consacre : la liberté. Suis-je libre ? Comme nous le rappelle l’auteur dès les premières pages de l’ouvrage, la question est cruciale, « car de la réponse que chacun se donne dépend la manière de vivre et de penser » (p. 9). On le sait : la morale, notamment, n’aurait pas le même visage si nous ne supposions pas que nous sommes libres de nos actes. Et en effet, le rejet spinoziste de toute valeur morale transcendante, ou encore son refus de juger de la moralité d’un homme en fonction d’intentions supposées, sont propres à transformer considérablement notre regard habituel sur la morale. Lire Spinoza et éclairer sa conception de la liberté, comme cet essai se propose de le faire, c’est donc nous inviter à repenser notre attitude face à l’existence.

Pour qui s’interroge sur la liberté, il faut bien le dire, Spinoza est plus qu’incontournable, tant sa réponse aux problèmes qu’elle soulève lui est propre : c’est ce que ce livre rappelle et fait ressortir avec clarté et élégance. La réponse spinoziste n’est pas seulement unique, elle est mystérieuse, presque contradictoire, ou du moins, elle paraît telle, tant nous sommes habitués à opposer la nécessité à la liberté. Comment comprendre qu’avec Spinoza, ces deux notions ne s’opposent plus, qu’elles ne soient pas même deux points de vue différents sur un même être comme chez Kant, mais qu’au contraire, elles n’aillent pas l’une sans l’autre, et qu’il n’y ait de liberté que dans l’adéquation à la nécessité de notre nature ? Tel est le mystère que Jean-François Robredo cherche à éclairer dans le premier chapitre consacré à « La liberté individuelle », qui culmine dans la figure si particulière du sage spinoziste, rendu libre par une connaissance à la fois rationnelle et intuitive de la nécessité éternelle.

Comme l’annonce le sous-titre de l’ouvrage : « Désir, nécessité et liberté chez Spinoza », il manque pourtant une troisième notion, cruciale, pour entrevoir clairement les relations entre nécessité et liberté : c’est le désir. La liberté selon Spinoza (et peut-être même toute sa philosophie !) est incompréhensible si elle n’est pas rapportée à sa conception du désir, qui est l’essence même de l’homme et qu’il n’est pas question de supprimer pour accéder à la sagesse. La liberté est libération face aux désirs excessifs ou subis passivement, mais non pas libération de tout désir, ce qui est impossible ; quant à la connaissance libératrice, elle doit avoir lieu avec le désir et dans son prolongement. Car l’originalité de Spinoza, c’est aussi, contre la tradition philosophique, de refuser d’opposer le désir à la raison : cette dernière, comme l’auteur de notre essai le rappelle clairement, se situe dans la continuité du désir lui-même, dont elle prolonge le souci de préserver notre être en distinguant ce qui est plus ou moins utile à notre conservation. Point de sagesse sans désir, donc, même s’il faut en rejeter les excès ; Jean-François Robredo le met habilement en évidence dans une comparaison éclairante d’avec l’ascétisme de Platon ou, surtout, des stoïciens, dont l’erreur est de se tourner vers la mort au lieu de se tourner vers la vie.

Ainsi, la figure quelque peu mystique, mais unique en son genre, du sage spinoziste doit nous rappeler, comme l’auteur l’espère dès l’avant-propos, que la liberté n’est jamais donnée, mais constitue « une lutte infinie » et « la plus belle des luttes » (p. 10) : une lutte, car la connaissance de la nécessité est à conquérir ; la plus belle des luttes, car elle est celle qui mène à ce bonheur « difficile autant que rare » sur lequel conclut la célèbre dernière phrase de l’Ethique, qui sert d’en-tête à notre essai. On voit bien, une fois de plus, que la réflexion contenue dans ce livre n’est pas la gratuite exégèse d’une philosophie parmi d’autres, mais un éclairage sur une pensée qui, à travers la question de la liberté, célèbre la vie et le bonheur, de façon à insuffler au lecteur un enthousiasme perceptible dans les mots de l’auteur.

Outre la question de la liberté individuelle, chemin difficile vers un bonheur jamais gagné d’avance, il ne faut pourtant pas oublier le second aspect du problème, celui de la vie collective : le deuxième chapitre s’y attelle, sous le titre : « La liberté politique ». L’essai se trouve ainsi divisé en un plan clair, simple et efficace. Progressif, aussi : car une fois qu’on a compris que le sage, grâce à la connaissance adéquate de ses affections, atteint la liberté dans l’adéquation à la nécessité de sa nature, il faut encore se rappeler, comme Spinoza ne manque pas de le faire, que l’individu n’est jamais isolé. La société, loin d’être un frein à la liberté, est au contraire le seul cadre où, grâce à l’accroissement de notre puissance rassemblée avec celle les autres membres de la communauté, notre liberté peut pleinement se réaliser en fait,sans plus se contenter d’être théorique.

Ce bref essai, clair et accessible, mais qui ne manque pas pour autant d’expliquer la pensée de Spinoza avec rigueur et exigence, constitue ainsi un bon outil, soit pour aborder ce philosophe – si on ne le connaît pas encore – soit pour se remettre en mémoire l’essentiel de sa pensée – si on le connaît déjà – voire pour en éclairer certains points difficiles. Il est aussi l’occasion d’une agréable lecture, grâce à son style clair et élégant qui met bien en valeur l’originalité du philosophe, ni hédoniste, ni ascète ; ni anarchiste, ni autoritaire ; démocrate sans être révolutionnaire ; défenseur de la liberté de penser sans renier la nécessité d’obéir aux lois, etc. Surtout, il a la grande qualité de communiquer à son lecteur toute la joie d’une philosophie entièrement tournée vers la vie.

Juliette Hallé

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